Vaux-le-Vicomte, entre privé et public

Le 12 septembre 2019, par Sarah Hugounenq

Cinquante ans après l’accueil des premiers visiteurs, le château fait face à une nouvelle évolution : la professionnalisation de sa gouvernance. Une véritable entreprise qui mêle exigence commerciale et rigueur scientifique.

Château de Vaux-le-Vicomte, la façade sur jardin.
© Guillaume Crochez

La réplique de Jean Rochefort adressée à Madeleine Renaud dans Le Diable par la queue n’est pas dénuée de sarcasme face à l’accueil d’étrangers dans le château familial. «Rien qu’une boucle d’oreille et nous sauvons le toit de la chapelle ! […] Chacun sa conception : la mienne est de fumer une cigarette tranquillement dans un deux-pièces sur cour, la vôtre est de garder le château quitte à en faire une auberge.» La synchronisation fait sourire entre cette fresque comique de 1969, signée Philippe de Broca, sur des aristocrates désargentés qui rusent pour capter les subsides de quelques touristes égarés dans leur demeure délabrée, et l’ouverture au public, la même année, du château de Breteuil, à Choisel dans la vallée de Chevreuse. Un an auparavant, Vaux-le-Vicomte avait sauté le pas. «On ne pensait pas sérieusement ouvrir Vaux au public, se souvient Patrice de Vogüé, qui a reçu le monument en cadeau de noces en 1967. C’est le besoin financier qui nous y a poussés. Nous nous sommes décidés en mars 1968. Avec les pénuries d’essence et les blocages, je crois que nous avons vécu l’ouverture la plus ratée possible !» Son épouse Cristina poursuit : «Nous sommes des privilégiés, même si ce ne fut pas facile tous les jours d’assumer un tel monument. Je me souviens des quatre ou cinq premiers clients à qui je cuisinais une omelette au bistrot quand on a ouvert le château. Aujourd’hui, on reçoit jusqu’à 600 couverts ! Nous sommes un monument historique, pas un tiroir-caisse. Il faut savoir ce qu’on doit faire de ce château. Quelle mission lui confier.»
 

Cabinet des jeux de Nicolas Fouquet. Vaux-le-Vicomte.
Cabinet des jeux de Nicolas Fouquet. Vaux-le-Vicomte. © Yann Piriou


Inventer sans cesse
Équilibrer un budget souvent pharamineux (3 M€ pour Cheverny, château de la Loire, le triple à Vaux-le-Vicomte) se résume souvent à la quadrature du cercle en l’absence de subventions publiques décisives (50 000 € pour Vaux). Grevée par le coût des travaux de restauration aussi réguliers que hors normes (le coût moyen annuel des projets de sauvegarde du château et du jardin de Vaux est de 1,3 M€, 4,8 M€ pour les travaux du logis Bohier de Chenonceau en 2015), la gestion de ces mastodontes privés oblige à diversifier les activités. Les classiques boutiques (en moyenne, 700 000 € de chiffre d’affaires à Vaux, 900 000 € à Cheverny par an) ne suffisent plus à boucler les fins de mois. Chaque famille rivalise d’inventivité pour exister sur la cartographie concurrentielle des monuments historiques. Après la création du musée Tintin en 2001, destinée à booster une fréquentation de 350 000 visiteurs par an, Cheverny offre depuis quelques années des suites en location dans ses dépendances, et projette d’ici 2020 la création d’un vignoble pour produire à terme dix mille bouteilles, à l’image de l’initiative de Chambord, son voisin public. À Chenonceau, la famille Menier a pris le parti d’un restaurant gastronomique, mais aussi de promenades en barque, de visites nocturnes et d’une médiation pionnière, à son lancement en 2004, par le truchement des iPod, pour satisfaire quelque 850 000 visiteurs annuels. À Choisel, Henri-François de Breteuil mise depuis 1981 sur la notoriété des contes de Charles Perrault pour proposer des mises en scène pittoresques, celle de Barbe Bleue ayant fait peau neuve cet hiver. Rompu à l’organisation de chasses aux œufs, de soirées de Noël ou aux réputées soirées aux chandelles hebdomadaires et leur feu d’artifice, Vaux envisage désormais de se tourner vers l’art contemporain, comme le fait Chenonceau depuis quelques années, ou Versailles pour le secteur public. L’inauguration en mai d’un parterre de rubans métalliques éphémères signé Philippe Hourcade, dans l’attente de la restauration des broderies de buis d’André Le Nôtre, est un premier pas. «Fouquet doit être une inspiration, mais il faut faire attention à l’effet de mode autour de l’art contemporain, prévient Alexandre de Vogüé, copropriétaire du château. Nous réfléchissons actuellement à comment entrer en dialogue avec des artistes à bon escient, via des résidences peut-être.» Sa mère, Cristina de Vogüé, ajoute : «Le plus difficile à gérer, aujourd’hui, est l’attente du public. Les visiteurs ont changé ; ils veulent du feu d’artifice, de l’événement, du spectaculaire. Avant, ils voulaient du décor, une histoire, un château. Il n’y a qu’à regarder les expositions, aucune ne se fait plus sans mise en scène. Le propre d’un monument historique est de penser sur le temps long et de résister aux désirs ponctuels du public. Nous ne devons pas faire n’importe quoi pour attirer du monde.» Dont acte. La famille a renoncé, en 2016, à se transformer en «palais du chocolat» après huit éditions dans son grand salon, car «ce spectacle n’était pas digne du château», souffle Alexandre, qui a repris la gestion du monument en 2015 avec ses deux frères.
De nouvelles subventions
L’arrivée de la nouvelle génération aux affaires a fait l’effet d’une révolution. «On gère à cent ans», sourit le copropriétaire engagé sur la voie de la professionnalisation de la gestion d’un monument. Créée en 1994, la société immobilière à actionnariat familial est désormais épaulée par un conseil d’administration depuis 2015, ouvert à des personnes d’horizons variés, comme le conseiller et expert Étienne Bréton ou l’architecte Cyril Bordier. «La gouvernance est désormais plus fluide, car cela nous a permis d’amener les discussions sur le devenir du château hors du giron familial», explique Alexandre de Vogüé, qui se félicite d’être enfin à l’équilibre depuis quatre ans et de pouvoir rouvrir les portes des administrations publiques. Alors que les collectivités locales tournaient le dos au château et que le ministère de la Culture rabotait chaque année les subventions, la nouvelle posture de Vaux porte ses fruits. D’un côté, la DRAC s’est engagée cette année  sur le principe  à participer au financement des projets de restauration des infrastructures, comme le système hydraulique et les sculptures des bassins et fontaines des Tritons 570 000 €  ou le futur chantier du grand salon programmé en 2020. De l’autre, la région Ile-de-France a débloqué une enveloppe de 700 000 € sur trois ans, qui a permis d’inaugurer en mai un nouveau parcours sonore spatialisé pour donner vie à l’histoire de Nicolas Fouquet.

 

Rubans éphémères de Patrick Hourcade.
Rubans éphémères de Patrick Hourcade.© Vaux-le-Vicomte


Dialogues avec Versailles ou Fontainebleau
Cette nouvelle alliance avec le secteur public ne se résume pas à un simple dialogue administratif. La création d’un conseil scientifique, où siègent des conservateurs et des historiens réputés, a permis d’insérer ce joyau de l’architecture du XVIIe siècle dans le réseau des institutions nationales, avec qui les prêts se multiplient. «Même si nous excluons l’organisation d’expositions pour des questions de rentabilité, nous essayons de travailler plus étroitement avec des châteaux comme Versailles ou Fontainebleau. C’est encore difficile, car ils sont pris dans la lourdeur de leur administration, quand nous sommes noyés dans la gestion au quotidien, reconnaît Alexandre de Vogüé. Nos modes de fonctionnement sont encore trop différents. N’oublions pas que nous sommes avant tout une entreprise sommée de veiller à ne pas faire de déficit, alors qu’un établissement public a pour mission d’ouvrir au plus grand nombre, entre autres par le biais de la gratuité.» Si le prix d’entrée est sensiblement identique entre Vaux (16,90 €) et des instances publiques comme Chambord (14,50 €) ou Versailles (18 €), la différence se fait bien sur la gratuité limitée aux enfants en bas âge pour le château privé, quand les autres bénéficient des aides du ministère pour compenser l’accès libre des moins de 26 ans. Une inégalité de traitement étonnante pour un établissement «reconnu d’utilité publique», dans un pays qui fait de la démocratisation culturelle un fer de lance.

à voir
Château de Vaux-le-Vicomte, Maincy (77), tél : 01 64 14 41 90.
www.vaux-le-vicomte.com