facebook
Gazette Drouot logo print

Vasarely le provençal

Le 01 juillet 2016, par Stéphanie Pioda

Le père de l’op art est né il y a tout juste cent dix ans. Trois expositions reviennent sur la genèse de cette œuvre grâce à des prêts exceptionnels de collections privées et de musées hongrois. Un événement.

Vasarely le provençal
Werner Hannappel, Victor Vasarely au travail - Gordes, 1972, tirage argentique 40 x 40 cm, collection P.V.,
château de Gordes.

© Fabrice Lepeltier

On l’a tellement vu qu’on ne sait plus le regarder : sur les manuels scolaires, en posters défraîchis dans les administrations, sur des bâtiments datés… Victor Vasarely (1906-1997) a été victime de son succès et de la force de son langage plastique ancré dans une époque. Dans les années 1970, il est au summum de sa gloire et incarne l’idée même de modernité : David Bowie choisit l’une de ses œuvres pour la couverture de l’album Space Oddity, sa cote sur le marché de l’art est supérieure à celle de Picasso ou de Dalí, il est soutenu par le couple Pompidou, inspire Paco Rabane ou Courrèges, réalise son rêve de Centre architectonique… Mais à ce moment-là également, il se coupe du marché de l’art et de sa galerie Denise René  sa fondation lui permet d’être en contact direct avec le public , à une période où l’op art (art optique) commence à passer de mode. Il n’est plus soutenu par le monde des musées et se retrouve quelque peu oublié. Il était donc temps de s’attaquer au monument Vasarely et de comprendre (ou rappeler) ce qu’il a apporté à l’histoire de l’art. D’où l’enjeu de cette triple exposition au titre évoquant l’infini de ses œuvres géométriques : «Multiplicité». Le point de départ du projet est une conjonction de dates : le cent dixième anniversaire de la naissance de l’artiste, les quarante ans du Centre architectonique d’Aix-en-Provence et du musée Vasarely à Pécs, dans le sud de la Hongrie, sa ville natale. Au tout début, il n’était question que d’un dialogue entre Aix-en-Provence et le château de Gordes, mais rapidement, le musée Vouland d’Avignon est entré dans la danse, renforçant la proposition de saisir toutes les facettes de la création de Vasarely.
 

Our-M.C et Kezdi, 1965-1976 et 1966-1976, intégrations murales par cartons collés, 624 x 576 cm et 570 x 570 cm. Centre architectonique, salle 5, Aix-
Our-M.C et Kezdi, 1965-1976 et 1966-1976, intégrations murales par cartons collés, 624 x 576 cm et 570 x 570 cm. Centre architectonique, salle 5, Aix-en-Provence, fondation Vasarely.© Anne Fourès

La Provence, le cadre de la naissance de l’op art
Le lien avec l’histoire de l’artiste est également à lire en filigrane à chaque fois : Gordes est ce village perché du Luberon que le maître de l’op art découvre en 1948. Entre la violence de la lumière du Sud et la verticalité du lieu, c’est véritablement le choc de «ce Midi étourdissant» qui fera basculer ses recherches sur l’équation lumière-forme-couleur. Il y achète une maison de berger et des bories dans la garrigue, où il passera tous les étés à travailler dans une ambiance quasi monastique. Au cœur du village même, il installera son Musée didactique (de 1970 à 1996) dans le château Renaissance (l’exposition même y évoque ce musée). Avignon quant à elle était l’une des candidates pour recevoir son Centre architectonique, mais le maire d’alors n’avait pas saisi la nature de l’entreprise et lui avait proposé une aile du palais des Papes. Vasarely a besoin d’un terrain vierge, ce sera le jas de Bouffan, face à la montagne Sainte-Victoire de Cézanne, dans un quartier périphérique en devenir – qui doit accueillir de nombreuses familles rapatriées d’Algérie – et en bordure de l’autoroute A8 qui reliera Aix-en-Provence à la Côte d’Azur. N’oublions pas que la vocation de ce bâtiment futuriste est de rendre l’art accessible au plus grand nombre. Vasarely n’est pas qu’un artiste, il porte le projet idéaliste «d’un art social» – dès les années 1930 d’ailleurs, il nourrissait dès lors sérieusement le projet de fonder une école d’arts appliqués inspirée du Bauhaus – et de la création d’un lieu symbolisant sa vision utopique de la cité polychrome du bonheur dans un environnement urbain transfiguré.

J’ai reçu un choc magistral dans ce midi étourdissant (Vasarely, Gordes,1948)

Artiste mégalo ou visionnaire ?
«Je suppose une profonde aspiration plastique dans l’homme. Tout comme une aspiration au rythme ou à la musique. Je crois que les possibilités existent de nouveau pour satisfaire l’aspiration naturelle de l’homme aux joies sensorielles. La foule, les masses, une multitude d’êtres ! Voilà la nouvelle dimension. Voilà l’espace illimité et la vérité des structures. L’art, c’est l’aspect plastique de la communauté.» Fallait-il être ambitieux, mégalo ou visionnaire pour en arriver là ? Peut-être un peu des trois, mais avant tout et surtout engagé politiquement : viscéralement communiste, il ne peut qu’inscrire son action dans un projet de société. D’où ses intégrations architecturales initiées dès 1954 à la Cité universitaire de Caracas au Venezuela, aspect largement traité dans le chapitre aixois de l’exposition, axé sur la synthèse des arts plastiques à la dimension architecturale et urbaine. Les quarante-quatre intégrations murales hautes de 12 mètres réparties dans les alvéoles hexagonales du bâtiment entrent en écho de façon pertinente et immersive. Tout cet édifice théorique s’est incarné dans les années 1950, illustré par un alphabet cinétique dont le processus de mise en œuvre est intelligemment explicité dans le parcours chronologique du musée Vouland. L’évidence tombe comme un couperet : ce vocabulaire composé d’unités plastiques est en germe dès les années 1930. Vasarely vient d’arriver à Paris et travaille comme publicitaire ; il traite L’Obésité (1937) ou les Zèbres (1938), avec ce jeu optique des lignes parallèles déformées délimitant le sujet. Le plus emblématique est certainement ce dessin de Fille Fleur, réalisé à quatre mains avec son épouse Claire (qui était également artiste) : cercle dans le carré, ronds déformés, couleur omniprésente.

 

La Fille Fleur, 1932-45, huile sur carton, 55,5 x 37,57 cm, collection privée, musée Vouland.
La Fille Fleur, 1932-45, huile sur carton, 55,5 x 37,57 cm, collection privée, musée Vouland.© Fabrice Lepeltier

Un leader est né
Nous sommes en 1932, mais il se pense encore comme graphiste. Il faudra attendre l’étincelle de la rencontre avec Denise René en 1939 et l’électrochoc de la Seconde Guerre mondiale pour que les lignes bougent et qu’il se révèle artiste leader de l’abstraction et de l’op art en France. Dès 1949, il considère la peinture de chevalet morte et rejette la vision romantique de l’artiste. Il expérimente beaucoup (à noter ce petit bijou de 1948, Peinture profonde, une huile sur couches de cellophanes superposées), s’intéresse aux nouvelles techniques et aux multiples pour diffuser le plus possible son œuvre qui est comme une «conquête des dimensions supérieures du plan», où «par l’effet de perspectives opposées, les éléments font naître et s’évanouir tour à tour un “sentiment spatial”, l’illusion du mouvement et de la durée. Forme et couleur ne font qu’un». Les bases de l’art numérique… Cette triple exposition apparaît véritablement comme le signal d’un nouveau souffle pour la fondation Vasarely, enfin apaisée après vingt ans de batailles juridiques. Depuis décembre 2015, la Cour de cassation a reconnu officiellement Pierre Vasarely  le petit-fils de Victor  comme le légataire universel de l’artiste dans le cadre d’un litige qui l’opposait à sa belle-mère. Une page est tournée et le hasard veut que «MultipliCité» intervienne dans cette nouvelle dynamique qui se poursuivra en 2018 avec une monographie que le Musée national d’art moderne
lui consacrera. Un véritable retour en grâce de Vasarely.

VASARELY
EN 4 DATES
1906
Naissance à Pécs, en Hongrie.
1955
Manifeste jaune diffusé pour l’exposition «Le mouvement», galerie Denise René.
1959
Vasarely devient citoyen français.
1997
Décès du plasticien.  
À voir
«L’art pour tous», fondation Vasarely, Jas de Bouffan,
1, avenue Marcel-Pagnol, 13090 Aix-en-Provence, tél. : 04 42 20 01 09.
Jusqu’au 2 octobre 2016.
www.fondationvasarely.org

«L’alphabet plastique», château de Gordes, Le village, 84220 Gordes, tél. : 04 32 50 11 41

«En mouvement», musée Vouland, 17, rue Victor-Hugo, 84000 Avignon, tél. : 04 90 86 03 79.
www.vouland.com

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne