Une jardinière de Rodin comme un hommage à Michel-Ange

Le 05 juin 2019, par Philippe Dufour

Elle sera l’un des fleurons de la prochaine vente «Garden Party» au château d’Artigny : la fameuse vasque des Titans a été dessinée par Carrier-Belleuse et doit son extraordinaire piédestal au génie de Rodin. Genèse d’un objet exceptionnel.

Auguste Rodin (1840-1917) et Albert-Ernest Carrier-Belleuse (1824-1887), «Jardinière des Titans», 1890, manufacture de Choisy-le-Roi, céramique émaillée, h. totale 71 cm, diam. vasque 50 cm.
Estimation : 50 000/80 000 

Pour soutenir cette jardinière en faïence émaillée bleu irisé et vert, à décor de lézards jouant dans des branches de chêne, ses auteurs n’ont pas hésité à convoquer quatre Titans musculeux. On n’en attendait pas moins d’Albert-Ernest Carrier-Belleuse et d’Auguste Rodin, les deux sculpteurs qui ont imaginé l’impressionnante pièce de forme. Celle-ci témoigne au passage de la fructueuse collaboration entre l’artiste renommé du second Empire et le jeune Rodin, son ornemaniste favori à partir de 1864. En 1877, chargé par le maître de réaliser le piétement d’une vasque, ce dernier lui insuffle une dimension dramatique tout à fait inattendue. L’artefact sera finalement édité par la manufacture de Choisy-le-Roi, à quelques exemplaires seulement. À ce jour, cinq sont répertoriés, affichant des variantes quant à l’ornementation de la partie haute. Le nôtre, daté de 1890, réapparaît aujourd’hui parce que ses propriétaires ont assisté devant leur téléviseur à la précédente et trentième vente «Garden Party» de l’étude Rouillac, le 10 juin 2018 ; une semblable Jardinière, de 1899 y était adjugée à 155 000 €. On se souvient qu’elle différait par son décor de lierre et ses coloris plus clairs. Deux autres exemplaires, des années 1877-1878, présentent des reliefs quasi identiques ; on peut les voir au musée du Petit-Palais à Paris ou à l’Institute of Arts de Detroit. Enfin, le modèle le plus récent, datant de 1901, se trouve à Madrid, au musée Lazaro Galdiano, et arbore sur son pourtour des motifs végétaux plus stylisés, flirtant avec l’art nouveau.
Les Ignudi de la chapelle Sixtine
Sur la base, les Titans à la musculature herculéenne, aux attitudes tourmentées et comme entravés par leurs drapés, renvoient à d’autres colosses plus célèbres. Ils font inévitablement penser aux Ignudi, ces jeunes hommes nus créés par l’un des génies artistiques de la Renaissance : Michel-Ange. Par groupes de quatre, ils sont vingt à peupler les voûtes de la chapelle Sixtine à Rome, encadrant de grandes compositions bibliques tels des anges païens. Rodin, on le sait, les a admirés lors de son «grand tour» en Italie, effectué en 1876. Mais d’autres figures michelangelesques ont pu, à cette occasion, l’influencer. On songe aux fameux Esclaves, dont quatre étaient alors exposés dans les jardins du palais Boboli de Florence. Fortement marqué par la vision de ces corps, le sculpteur, de retour à Paris, se souviendra d’eux pour L’Âge d’airain, sa première sculpture en bronze de 1877… mais aussi, à une échelle plus modeste, pour modeler le pied de la vasque, qui saura enthousiasmer Carrier-Belleuse. Celui-ci, nommé directeur des travaux d’art à la manufacture de Sèvres en 1879, y fait engager le jeune artiste. Cependant, c’est la fabrique de Choisy-le-Roi, en plein essor, qu’ils choisiront pour réaliser la petite série des « Jardinières». Ce modèle reviendra à plusieurs reprises dans le catalogue de la faïencerie ; la version animée de lézards apparaît ainsi dans l’édition de 1895. Véritable sculpture en ronde bosse, elle suggère une autre collaboration, plus intemporelle celle-ci. Comme se plaît à le rappeler Aymeric Rouillac, «Auguste Rodin a modelé en trois dimensions, à quatre siècles d’écart, le rêve peint par Michel-Ange»…

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