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Un tableau de Dominguez signé Tanguy ? Totalement surréaliste !

Publié le , par Marielle Brie

Les conditions de la découverte d’un tableau sont parfois en parfaite adéquation avec la nature même de l’œuvre. L’histoire de cette toile d’oscar Dominguez, intitulée Americana et portant le nom de Tanguy, s’apparente à un jeu surréaliste qui aurait aussi bien pu être l’invention de son auteur.

Óscar Domínguez ( 1906-1957), Americana, vers 1943, huile sur toile signée «Yves... Un tableau de Dominguez signé Tanguy ? Totalement surréaliste !
Óscar Domínguez ( 1906-1957), Americana, vers 1943, huile sur toile signée «Yves Tanguy» et datée «39», 70 50 cm (détail).
Estimation : 80 000/120 000 

C’est à l’occasion d’un inventaire tout à fait ordinaire que Christophe Joron-Derem a découvert, au-dessus d’un lit, un bien curieux tableau : une toile portant la signature d’Yves Tanguy et datée «39». Néanmoins, la composition, certes empreinte d’un style proche de celui du peintre, ne lui correspond pas vraiment. Le commissaire-priseur décide alors de faire appel à deux spécialistes du surréalisme, Marcel et Davis Fleiss, de la galerie 1900-2000 : l'œuvre se voit immédiatement attribuée à l’artiste canarien Óscar Domínguez, troisième grand nom espagnol du groupe surréaliste aux côtés de Salvador Dalí et de Joan Miró. S’ensuit une authentification qui n’avait rien d’évident et qui doit autant aux bouleversements du monde artistique parisien pendant la Seconde Guerre mondiale qu’à la géologie de l’île de Ténérife. En 1940, après l’invasion allemande, Domínguez suit nombre d’artistes de l’avant-garde à Marseille dans l’attente d’un visa vers les États-Unis. Ses espoirs de fuite sont rapidement douchés et le voici de retour à Paris en 1941. Il réalise alors plusieurs illustrations pour La Main à plume, revue collective d’art et de poésie publiée par les membres du groupe surréaliste demeurés dans la capitale. Sous cette couverture, ces artistes participent aux activités de la Résistance et aident à son financement à travers la vente d’œuvres signées de personnalités reconnues. C’est ainsi qu’Óscar Domínguez, et d’autres, s’engagent dans un échange de signatures qui, selon les auteurs du catalogue et Isidro Hernández Gutiérrez, conservateur de la collection Óscar Domínguez à Ténérife, se présente comme un jeu collectif surréaliste mais permet surtout d’augmenter les revenus des peintres autant que ceux du réseau résistant. La pratique est courante chez Domínguez, et si son nom d’emprunt se porte plus volontiers sur celui d’Yves Tanguy, c’est qu’il parvient ainsi davantage à conserver en même temps les spécificités de son art. Le comité Domínguez est parvenu à la même conclusion et a délivré le certificat d’authenticité d’Americana. Le comité et l’Association d’experts et héritiers pour la défense de l’œuvre d’Óscar Domínguez émettent ainsi l’hypothèse que cette toile aurait sans doute été réalisée aux alentours de 1943, alors que son style correspond à une œuvre de 1939.

Fil d’Ariane
L’ascension d’Óscar Domínguez au sein du groupe surréaliste fut aussi imprévue que fulgurante. Lorsqu’il quitte Ténérife pour Paris en 1929, il connaît davantage cette ville pour sa vie nocturne que pour ses galeries. Sa sensibilité à l’art moderne a bien été aiguisée par le goût familial pour la peinture contemporaine mais c’est une maigre piste pour comprendre le cheminement de cet artiste autodidacte. Avant de s’installer définitivement à Paris, en 1937, il oscille entre son île natale et la Ville lumière. Il réalise des illustrations publicitaires et se consacre à la peinture, nullement découragé par sa première exposition à Ténérife, en 1927, où la critique locale ne l’a pas épargné. Indifférent à ce revers, il se taille en France une place de choix dans le groupe surréaliste en moins d’une petite dizaine d’années. Le souvenir de la géographie volcanique de son île signe sa production surréaliste, si bien que ce «sifflement ardent et parfumé des îles Canaries», comme le nomme André Breton, tisse un fil d’Ariane qui devient, dans notre affaire, la clé de l’authentification de la toile Americana.

Peintres complices
À la fin des années 1930, les œuvres de Domínguez passent d’un surréalisme à rébus à un surréalisme spatial où la ligne d’horizon, toujours lointaine, ne laisse pas au spectateur le loisir de se raccrocher à une échelle connue : les paysages lunaires semblent immédiatement gigantesques. Les boucles et les spirales font écho à l’écriture et au dessin automatiques, pratique que les surréalistes ont érigée en exercice totémique, et à laquelle se prêtent ensemble Domínguez et Tanguy. Les paysages cosmiques du peintre de Ténérife se souviennent des reliefs volcaniques des Canaries : les couches stratigraphiques témoignent d’un décor changeant à l’échelle d’un temps infini, et le spectateur semble transporté au moment de la création de l’univers. Si d’autres artistes surréalistes imaginent des mondes sans commune mesure avec le nôtre, les paysages cosmiques de Domínguez s’en distinguent assurément par sa contribution majeure à l’automatisme visuel. L’œuvre d’Yves Tanguy n'en est pourtant pas si éloignée, avec ses espaces infinis et flottants, ses formes curieuses, biomorphes et inconnues. Breton qualifiait les mondes de Tanguy de «premier aperçu non légendaire [de la] genèse [du] monde mental» tandis qu’il reconnaissait dans ceux de Domínguez un «automatisme absolu». À l’heure de la Seconde Guerre mondiale, le surréalisme entre, contraint, dans les vicissitudes de la guerre puis de l’Occupation, et les curieuses pratiques d’échanges de signature vont profiter du trouble ambiant pour déranger davantage encore. Breton exilé, le groupe disloqué, Domínguez se rapproche de Paul Éluard et de Pablo Picasso, dont l’influence sur son style est radicale. Rapidement, sa peinture devient plus géométrique, plus cubiste, si bien qu’à son retour Breton ne reconnaît plus le surréaliste qu’il avait tant admiré. En 1957, le peintre canarien met fin à ses jours et sombre dans un relatif oubli. La découverte d’Americana, œuvre emblématique de sa prodigieuse période surréaliste, offre à Óscar Domínguez un retour en grâce largement mérité.

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