Un parfum d’Italie

Le 16 juin 2017, par Philippe Dufour

Avec pas moins de quatre expositions simultanées, la Picardie se met à l’heure italienne. Un événement exceptionnel, qui est à l’origine de réattributions et de découvertes, d’amiens à compiègne. Récit d’une aventure.

Alessandro Allori, Portrait de jeune homme, 1565-1570, huile sur cuivre, 48 x 34 cm, Laon, musée d’art et d’archéologie
© C2RMF/Thomas Clot


Dans le sillage des adeptes du Grand Tour, Henry James a arpenté l’Italie, véritable berceau, à ses yeux, des arts de l’ancien monde. Heures italiennes, son recueil d’impressions de voyage paru en 1909, retranscrit cette fascination nourrie par la proximité permanente avec la beauté, perceptible tant dans les moindres détails de la vie quotidienne qu’avec le commerce facile des plus grands chefs-d’œuvre. Une pérégrination à travers la péninsule et ses capitales culturelles, qui est aussi le principe choisi par cette manifestation picarde hors du commun, et à laquelle l’ouvrage de l’écrivain américain prête justement son titre. Au gré de quatre expositions patrimoniales présentées à Amiens, Beauvais, Chantilly et Compiègne, on y découvre avec étonnement deux cent trente fleurons de la peinture italienne conservés dans les collections publiques de la région  de treize musées et onze monuments historiques exactement , sur un total de cinq cents œuvres recensées. Le chiffre peut surprendre, mais n’a en fait rien d’étonnant : la région, proche de la capitale, a toujours compté de très grands collectionneurs, habitués des meilleurs marchands parisiens. À commencer bien sûr par le duc d’Aumale, à l’origine du musée Condé de Chantilly, mais aussi Nélie Jacquemart, la veuve d’Édouard André, en son abbaye de Chaalis, les frères Olympe et Ernest Lavalard à Amiens, la généreuse comtesse d’Héricourt de Valincourt à La Fère, ou encore Antoine Vivenel à Compiègne. À cela s’ajoutent les fonds locaux des musées de Soissons, Laon ou Saint-Quentin, parfois revivifiés par les acquisitions réparant les destructions de la dernière guerre, comme à Beauvais.
 

Antonio Zanchi, La Mort de Lucrèce, vers 1670, Saint-Quentin, musée Antoine Lécuyer. © Musée Antoine-Lécuyer, Saint-Quentin/Gérard Dufrêne
Antonio Zanchi, La Mort de Lucrèce, vers 1670, Saint-Quentin, musée Antoine Lécuyer.
© Musée Antoine-Lécuyer, Saint-Quentin/Gérard Dufrêne

Le bel élan d’un projet collectif
Un projet ambitieux donc. Mais cet accrochage à géométrie variable est surtout le fruit, longuement mûri, d’une réflexion scientifique beaucoup plus large ; il s’appuie, en effet, sur le recensement des œuvres italiennes mené en Picardie par l’Institut national d’histoire de l’art, à partir du programme RETIF, qui répertorie en France tout le corpus pictural relevant de cette école. À cette occasion, Christophe Brouard, l’un des deux commissaires de l’exposition, a inventorié les trésors originaires de la péninsule dans le petit  mais riche  musée Jeanne-d’Aboville de La Fère. Il se souvient qu’en 2013, «après bien des découvertes inattendues, Arielle Pélenc, conseillère musée à la Drac de Picardie, nous a suggéré de les montrer dans le cadre d’une exposition qui mettrait en valeur des collections régionales peu connues». Ce que confirme Nathalie Volle, l’autre commissaire et conservateur général honoraire du patrimoine : «Nous avons ainsi ébauché un synopsis d’exposition à l’échelle de la Picardie qui, lorsqu’il a été présenté pour la première fois en janvier 2014, a reçu un écho extrêmement favorable.» Surtout auprès de l’Association des conservateurs des musées de Picardie : elle s’est aussitôt engagée dans l’aventure, très vite imitée par les institutions territoriales, tels le conseil départemental de l’Oise, les quatre musées déjà présentés, et les services des Monuments historiques qui ont facilité le prêt des tableaux conservés dans les églises.

 

Giovanni Paolo Spadino,  Nature morte à la grenade éclatée, vers 1690, Beauvais, - MUDO - musée départemental de l’Oise. © RMN-Grand Palais (MUDO - mu
Giovanni Paolo Spadino,  Nature morte à la grenade éclatée, vers 1690, Beauvais, - MUDO - musée départemental de l’Oise.
© RMN-Grand Palais (MUDO - musée de l’Oise)/René-Gabriel Ojéda

Découvertes et réattributions en cascade
Au-delà de l’indéniable valeur esthétique des pièces présentées, la plus grande vertu de cet événement picard n’est-elle pas d’avoir pu réattribuer des œuvres mal identifiées, voire d’en découvrir certaines ? «De ce point de vue, “Heures italiennes” s’annonce comme un temps fort de l’histoire des collections», rappelle Christophe Brouard : «Je pense tout particulièrement à L’Extase de saint François, une copie du tableau de José de Ribera par Luca Giordano, provenant de l’église de Gouvieux. Il y a aussi le grand triptyque conservé dans celle d’Ermenonville et rendu à trois artistes dont Jacopo di Cione. Ou encore l’Annonciation donné à Simone Peterzano : une pièce fondamentale, car il s’agit de l’une des deux seules peintures de ce maître présentes en France, redécouverte au musée de La Fère.» Décidément, cette vénérable et discrète institution s’est révélée riche en surprises, puisqu’un poétique paysage de Carlo Saraceni s’y cachait aussi sous le nom d’un peintre hollandais. Mais, bien souvent, ces toiles méconnues, tirées parfois des réserves d’un musée ou descendues des hauteurs d’une chapelle poussiéreuse, étaient en piteux état. Et c’est l’autre grand mérite de la manifestation : bénéficiant d’une politique accélérée de restauration, ce sont cinquante œuvres, rendues illisibles par les repeints et les chancis, qui ont ainsi pu faire peau neuve, avec plus de 70 % des frais assumés par la DRAC. Face à un corpus aussi considérable, l’idée d’un accrochage en quatre lieux s’est naturellement imposée, autorisant un découpage chronologique des plus rationnels. Il suffisait alors d’attribuer les différentes séquences en résonance avec la spécificité et l’histoire de chacun.

 

Luca Signorelli, Vierge et l’Enfant avec saint Jean-Baptiste et saint Jean l’Évangéliste, vers 1490,huile sur bois, 83,5 x 54,5 cm, Fontaine-Chaalis,
Luca Signorelli, Vierge et l’Enfant avec saint Jean-Baptiste et saint Jean l’Évangéliste, vers 1490,
huile sur bois, 83,5 x 54,5 cm, Fontaine-Chaalis, abbaye royale de Chaalis, musée Jacquemart-André.

© Studio Sébert - Institut de France, abbaye royale de Chaalis

Du nord au sud, le grand tour des ateliers italiens
Le musée d’Amiens semblait ainsi tout indiqué pour accueillir les Primitifs : ce bâtiment grandiose du second Empire, l’un des tout premiers du genre à être bâti en France, recèle une fausse chapelle néogothique, un écrin parfait pour quelques perles des XIVe et XVe siècles. À commencer par La Vierge et l’Enfant avec saint Jean-Baptiste et saint Jean l’Évangéliste de Luca Signorelli, doté de son rare cadre d’origine, ou le superbe tondo dans le grand goût botticellien par le Pseudo Granacci, une autre Vierge à l’Enfant. La deuxième section, à la gloire des peintures de la Renaissance, a trouvé tout naturellement sa place au château de Chantilly, temple de ce moment de grâce artistique. L’école vénitienne y est la mieux représentée avec des scènes de grand format à effets lumineux, dues par exemple à Titien et son Ecce homo, ou à Jacopo Palma le Jeune, auteur d’un Baptême du Christ. Judicieusement accrochées dans la galerie des vitraux de Psyché, les écoles émiliennes et toscanes affichent aussi quelques redécouvertes notables, à l’image d’un Portrait de jeune homme attribué à Alessandro Allori. C’était aussi une manière de faire dialoguer ces œuvres méconnues avec les purs chefs-d’œuvre du musée Condé, tels la Madone de Lorette de Raphaël, ou l’éblouissante Allégorie de l’Automne par Sandro Botticelli. À la ville de Beauvais est revenue la peinture du XVIIe siècle, en raison du fonds important conservé dans son musée de l’Oise, le désormais MUDO, et datant de cette période. Un siècle tellement fécond qu’il a été préférable de scinder l’exposition : une première partie, située dans les bâtiments historiques de l’ancien palais épiscopal, s’attache au courant caravagesque et à la peinture d’histoire, que domine sans appel la grande toile du Baciccio relatant la Querelle d’Achille et d’Agamemnon. Une mention particulière doit être attribuée à la muséographie très actuelle de son second volet, qui a investi le Quadrilatère, d’ordinaire dédié à la création contemporaine. On y traite des grandes thématiques de l’ère baroque, consacrant en particulier des figures de «femmes fortes», à l’image de la Suzanne imaginée par Giovanni Martinelli. Enfin, dernière étape au palais de Compiègne, construit par Jacques-Ange Gabriel, dont le cadre se prête particulièrement à la présentation des œuvres du XVIIIe siècle. Venise encore, avec par exemple deux merveilleux Paysages de Francesco Guardi, mais aussi l’école napolitaine grâce au pinceau de Francesco Solimena, fixant un Combat des Centaures et des Lapithes.

 

Giovanni Martinelli, Suzanne et les Vieillards, 1630-1635, huile sur toile, 174 x 233 cm. © Collection musée de Picardie, Amiens, C2RMF/Pierre-Yves Du
Giovanni Martinelli, Suzanne et les Vieillards, 1630-1635, huile sur toile, 174 x 233 cm.
© Collection musée de Picardie, Amiens, C2RMF/Pierre-Yves Duval
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