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Un autre Dubuffet

Publié le , par Geneviève Nevejean

«Jean Dubuffet, un barbare en Europe», Mucem, 201, quai du Port, Marseille, tél. : 04 84 35 13 13, www.mucem.org - Jusqu’au 2 septembre 2019.

Réchaud four à gaz II, mars 1966, huile sur toile, 116 x 89 cm, Louisiana Museum... Un autre Dubuffet
Réchaud four à gaz II, mars 1966, huile sur toile, 116 89 cm, Louisiana Museum of Art, Humlebaek, Danemark.
© Louisiana Museum of Modern Art © Adagp, Paris 2019

La tentative de reconstituer une personnalité artistique et le contexte l’ayant fait émerger est suffisamment rare pour mériter d’être soulignée. Au seuil de l’exposition, Le Déchiffreur annonce le découvreur que fut Jean Dubuffet (1901-1985), encore marchand de vin, dès 1936. Il s’approprie les techniques de l’art populaire en façonnant masques et marionnettes (Lili, 1936). Comme Brassaï, il se passionne pour les graffiti, qu’il intègre à son travail en regrattant ses propres peintures et dessins (Lion dans la jungle, 1944). De l’artisanat à l’art des rues, il retient des valeurs d’humilité à partir desquelles il élabore, en 1944, le concept «d’homme du commun», ce double de lui-même. Dès la première partie, son œuvre «au pas de course» est ainsi évoquée en raccourci, jusqu’à l’abstraction et le nihilisme joyeux de Donnée H59, un an avant sa mort. Elle est l’illustration de son refus des règles et d’une culture jugée «asphyxiante». «L’ethnographie en actes», cœur de l’exposition, concentre le propos des commissaires Baptiste Brun et Isabelle Marquette qui souhaitaient situer l’artiste au centre des sciences humaines. Bambou kanak, corne gravée de berger camarguais, dessin d’enfant, œuvres extra-occidentales et figurine fétiche d’un patient de l’aliéniste Charles Ladame cohabitent sans hiérarchie dans un véritable musée imaginaire. Dépourvue de cimaises, la scénographie de l’atelier Maciej Fiszer matérialise le décloisonnement voulu par Dubuffet entre ethnologie, anthropologie, folklore, psychologie infantile et psychiatrie. La découverte du musée d’ethnographie à Genève avait été le catalyseur de sa vision anthropologique de l’art et de la naissance de l’art brut. Son directeur, l’anthropologue Eugène Pittard, lui avait fait découvrir pléthore d’objets issus de cultures diverses et notamment des masques de carnaval du Lötschental. Au Mucem, ces derniers côtoient La Reine Victoria de Maisonneuve et un masque Ngil (Gabon) que Dubuffet avait pu voir au Havre. Confondu par leurs similitudes, l’artiste en vient à remettre en question les hiérarchies traditionnelles de l’histoire de l’art et de l’anthropologie, et surtout la notion même de primitivisme, qu’il ne cessera plus désormais de récuser. L’idée de constituer une collection, dont l’exposition livre un aperçu, est simultanée. Le peintre accumule avec boulimie des peintures d’Aloïse Corbaz, des sculptures d’Auguste Forestier, des assemblages réalisés en milieu asilaire. Il ne cesse d’élargir le champ de l’art et de l’altérité dans lequel il puise la singularité de ses propres œuvres. Témoin la Vénus du trottoir (1946), qui jouxte les stèles anthropomorphes des steppes eurasiatiques, qualifiées à l’époque de «barbares», et que Dubuffet avait pu voir au musée de l’Homme. Le parti pris de l’exposition est aussi propre à mettre en doute l’inventivité de l’artiste. Véritable fabrique de l’œuvre, il donne à voir un vaste champ culturel qui féconde son art, à l’excès selon certains, même si un Dubuffet ne ressemble jamais qu’à lui-même. Le contradicteur, disait-il, atteint de la «maladie toxique» qui remet tout en cause, aurait peut-être aimé cette ultime polémique.

«Jean Dubuffet, un barbare en Europe», Mucem,
201, quai du Port, Marseille, tél. 
: 04 84 35 13 13.
Jusqu’au 2 septembre 2019.
www.mucem.org
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