Ulgador, l’alchimiste à la feuille d’or

Le 24 septembre 2020, par Stéphanie Pioda

Sensibilité, goût de l’expérimentation et du défi. Ces trois items introduisent parfaitement à l’univers de Gabor et Rahel Ulveczki, maîtres d’Ulgador, qui nous ont ouvert les portes de leur atelier.

Rahel et Gabor Ulveczki.
© Betul Balkan

Ulgador : le nom brille et titille instantanément l’imaginaire, suggérant un royaume de conte médiéval qui aurait pour décor preux chevaliers, impénétrables forêts, fantastiques féeries et intarissables richesses. Un nom de pure invention, une construction à partir de celui de Gabor Ulveczki pour traduire son savoir-faire : la création de panneaux décoratifs ornés de feuilles de métal oxydées battues. L’or bien sûr, mais aussi le cuivre, le laiton, l’argent ou l’aluminium. Si Gabor Ulveczki était seul maître à bord de l’entreprise qu’il avait créée en 1996, sa fille l’a rejoint en 2012, bousculant ainsi les habitudes grâce à l’émulation née de leurs échanges et de la complémentarité de leurs expériences. Rahel est artiste plasticienne, diplômée en décor mural à l’École nationale supérieure des arts appliqués et des métiers d’art (ENSAAMA) –aussi appelée école Olivier de Serres – et des Beaux-Arts de Paris ; Gabor, quant à lui, est autodidacte. Peintre tout juste débarqué de sa Hongrie natale à Paris en 1983, avec sa femme (également artiste) et ses deux enfants, il n’a eu d’autre choix que celui d’être pragmatique. « Un jour, je me suis arrêté devant un atelier de restauration, et c’est là que j’ai appris les techniques de la dorure. » S’il pratique alors le métier dans les règles de l’art – à savoir la superposition du gesso blanc, pour préparer le support, qu’il recouvre ensuite de l’assiette, sorte de colle sur laquelle sera posée la feuille d’or, elle-même recouverte d’une couche de peinture protectrice –, il va innover grâce à un fournisseur d’encadreurs-restaurateurs. « Il m’a demandé de lui proposer un beau papier. Or, je ne voulais pas refaire ces papiers marbrés tant répandus : il fallait trouver quelque chose qui n’existe pas vraiment. Alors j’ai pensé à transposer sur le papier ce que je pratiquais sur les baguettes de bois ou les stucs. J’ai testé cette idée sur du papier kraft, mais j’ai mis entre six mois et un an pour inventer cette nouvelle technique d’application, qui est devenue ma spécialité. » Les deux piliers de l’atelier se précisent, entre papiers peints et panneaux décoratifs. Comme tout inventeur, Gabor garde son secret sur ce procédé qu’il décline sur bois, papier, tissus, et tout particulièrement sur le verre qui, ces dernières années, connaît un véritable essor. En alchimiste, il révèle toute la subtilité de cette matière qui devient presque vivante lorsque la lumière affleure à la surface, variant d’intensité, et donc de sensation, en fonction des moments de la journée. Abstraits ou figuratifs, les motifs renvoient immanquablement à des influences japonisantes, et ce n’est peut-être pas un hasard si Gabor s’est senti « chez lui », lorsqu’il a été invité en 2008-2009 par le Japan Brand à participer à la modernisation d’un savoir-faire ancestral : le papier washi. Il y retourne depuis régulièrement : son exposition, initialement prévue cet automne à la villa Miyajima, près d’Hiroshima, a été reportée au printemps 2021. Les motifs qui remportent le plus de succès pour ses papiers peints sont d’ailleurs l’orchidée et la cerisaie, alors qu’il a développé plus de trois cents références. Ce dernier motif a récemment été adapté pour l’un des panneaux du Spa Chanel au Ritz.
 

Dans l’atelier Ulgador, travail à la feuille d’or. © Betul Balkan
Dans l’atelier Ulgador, travail à la feuille d’or.
© Betul Balkan


Rayonnement international
Le raffinement et l’élégance des projets sur mesure de Rahel et Gabor ont conquis le monde du luxe, de Volevatch, l’orfèvre de la salle de bains, à Pouenat (Gazette n° 37, 26 octobre 2015, pages 228-231), en passant par les papiers peints pour les boutiques Cartier, Paul & Joe, Christian Dior ou Piaget. La célèbre société britannique de papiers peints Cole & Son a commandé, pour sa part, la création d’une série « Ulgador collection dorée à la main ». « Récemment, nous avons travaillé pour le restaurant La Réserve de Beaulieu, avec l’agence d’architecture Affine Design : il s’agissait de concevoir trois panneaux qui mènent aux cuisines. » La liste des clients est longue, même s’ils ne peuvent pas toujours mentionner les projets auxquels ils participent, certaines maisons préférant la confidentialité et, surtout, ne souhaitant pas attirer la lumière sur d’autres. « Nous travaillons rarement avec des clients en direct, c’est pourquoi nous ne voyons pas forcément les pièces installées et ne connaissons pas toujours la destination finale, d’autant que 80 % d’entre eux sont à l’international », précise Rahel. Cependant, poursuit-elle, « l’image des métiers d’art a changé : les grandes marques mettent désormais en avant le made in france. Et aujourd’hui, le fait que nous soyons un petit atelier familial de trois personnes est presque plus vendeur qu’une grande entreprise… » Dans l’atelier de 350 mètres carrés à Jossigny, en Seine-et-Marne, contre les murs du rez-de-chaussée sont stockés des panneaux présentés à Maison & Objet – un passage obligé pour rencontrer décorateurs et architectes d’intérieur du monde entier –, et, sur de longues tables d’une dizaine de mètres de long, les projets en cours. Trois autres tables, amovibles, sont destinées au travail du verre. Dans des boîtes en carton, des feuilles d’or ou d’argent déjà oxydées de quelques dixièmes de microns d’épaisseur, aux reflets vibrants, aériennes, sont prêtes à être utilisées.

 

Ulgador, panneaux « Saule ». © Betul Balkan
Ulgador, panneaux « Saule ».
© Betul Balkan


Collaborations et cocréations
À l’étage, un showroom a été aménagé pour présenter les échantillons et la richesse des gammes de papiers peints. Quelques détails, comme des pinceaux de peintre, rappellent que les limites entre art et artisanat sont des plus ténues. Gabor reconnaît qu’il se sent presque « libéré » de cette matière qu’il a apprivoisée, il n’a plus ce « poids d’être peintre et du travail solitaire, de la confrontation à des humiliations avec la contrainte de vendre. Aujourd’hui, je me sens détaché et mon âme n’est plus autant touchée, puisque ce sont mes mains et mon savoir-faire qui sont à l’œuvre ». Certes, ils doivent être tout particulièrement à l’écoute lorsqu’ils réalisent des commandes pour des clients, pour ainsi se fondre dans l’esprit et l’attente de l’autre, mais, en parallèle, ils multiplient les collaborations avec des artistes : avec Marlène Mocquet, et l’installation qu’elle a conçue pour l’hôtel Richer de Belleval, à Montpellier, propriété de la fondation Helenis, mais aussi avec Julie Gonce, sculptrice sur verre : ils ont créé ensemble un mobile monumental mixant verre soufflé et feuilles d’or. Une collaboration qu’ils vont réitérer pour l’exposition attendue au château de Champs-sur-Marne cet hiver, et développer avec d’autres, comme le détaille Rahel : « Nous prévoyons des pièces en collaboration avec Julie Gonce (des éléments de verre soufflé au chalumeau ajoutés à une sorte de grand tissage mural de toile enduite), Mydriaz (un lustre en laiton et verre églomisé), les ateliers Allot (des pièces de mobilier intégrant nos créations) et Isabelle Anselot (un manteau d’intérieur en soie avec des motifs dorés). » Ils s’attacheront à traduire l’esprit des lieux et tout particulièrement à revisiter le salon chinois, dont le duc Louis César de La Vallière avait confié les décors au peintre Christophe Huet en 1748. « Nous allons substituer des pièces de mobilier, créer l’ambiguïté entre pièces anciennes et contemporaines, nous inspirer des motifs du château et les détourner, mais aussi faire ouvrir certaines pièces, habituellement fermées, très inspirantes. » L’autre moteur qui stimule Rahel et Gabor est le goût du défi, pour se dépasser mais aussi pour s’amuser. C’est à ce moment-là « que nous sommes créatifs, que quelque chose s’enclenche et que nous expérimentons de nouvelles façons de travailler. Nous avons besoin de nous surprendre ! »

à voir
« D’or et d’Orient. L’atelier Ulgador »,
château de Champs-sur-Marne, 31, rue de Paris, Champs-sur-Marne (77), tél. 
: 01 64 62 74 42.
Du 17 décembre 2020 au 18 avril 2021.
www.chateau-champs-sur-marne

Atelier Ulgador,
46-48, rue de Lagny, Jossigny (77), tél 
: 01 60 07 08 50.
www.ulgador.com
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