Bernard Mauffret, le bois plié à tous les désirs

Le 12 décembre 2019, par Stéphanie Pioda

On vient le voir parce qu’il peut mettre en œuvre n’importe quel projet grâce à un savoir-faire unique, issu d’un parcours atypique. Mais il a également créé sa propre ligne en attente d’un éditeur.

 

L’atelier est niché dans un espace hors du temps, au fond d’une voie pavée du 11e arrondissement parisien, qui semble inchangé depuis sa création au XIXe siècle. La cour de l’Industrie est en effet l’un des rares vestiges du passé industriel de la capitale, érigée en 1855, inscrite à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1992, sauvée de la destruction par le rachat de la Ville de Paris en 2003. Là, dans cet ensemble de huit bâtiments sont réunis une cinquantaine d’ateliers, du doreur au restaurateur, du relieur au plasticien, du socleur à l’ébéniste. Bernard Mauffret y est installé depuis 1993, avec une pause dans sa Bretagne natale lors des travaux de réhabilitation du site de 2012 à 2017. Au premier abord, son antre ne se distingue pas d’un autre atelier d’ébéniste : des établis, des tables de travail, de nombreux outils accrochés aux murs, des machines, l’odeur du bois venant d’être coupé. Mais que l’on ne s’y trompe pas, car l’homme l’a transformé en lieu de recherche, d’expérimentation, de création et d’innovation. Ce qui le motive avant tout est le défi, la difficulté comme prétexte à se dépasser. Il le raconte avec l’œil pétillant et y ajoute une pointe d’espièglerie lorsqu’il évoque ses meubles «à la manière de», un exercice de style où il s’agit de retrouver l’esprit d’un Paul Dupré-Lafon, Jean-Michel Frank ou Jacques-Émile Ruhlmann, et d’y inclure un petit détail faisant qu’on l’identifie, lui, par sa touche.

Semainier Decal, caissons gainés de parchemin, structure en wacapou massif, tiroirs en padouk d’Afrique, 150 x 45 x 45 cm. Photo Bernard M
Semainier Decal, caissons gainés de parchemin, structure en wacapou massif, tiroirs en padouk d’Afrique, 150 45 45 cm.
Photo Bernard Mauffret


Concrétiser les idées les plus folles
On martèle que les artisans d’art ont un pied dans la tradition et l’autre dans l’innovation, un aphorisme largement éprouvé ici. Et c’est surtout pour cela qu’on vient le voir. Qui Le VIA (Valorisation de l’innovation dans l’ameublement) ou l’Atelier de recherche et de création (ARC) du Mobilier national, créé en 1964 à l’initiative d’André Malraux. C’est ainsi qu’il a assuré la mise en œuvre des fauteuils dessinés par Christophe Pillet pour la tribune présidentielle du 14 juillet 2000. Des décorateurs d’intérieur, comme Pierre Yovanovitch, s’adressent à lui, de même que des designers pour le prototypage et la possibilité de concrétiser leurs idées les plus folles. C’est le cas de Mathieu Lehanneur, qui n’avait pas de solution technique pour son Porte-manteau [After Thonet] aux larges volutes tournoyant dans l’espace, acquis par le musée des Arts décoratifs en 2009, ou d’Alexandre Fougea, avec lequel il a fini par cosigner la luge Gentiane aux lignes minimalistes, couronnée de l’Étoile de l’artisanat 2018 par l’Observeur du design. Dans ce genre de pièce, plusieurs techniques sont employées : «Pour revisiter les codes traditionnels de l’ébénisterie et les adapter aux exigences du design contemporain, j’ai mis au point une technique de lamellé-collé-étuvé, un procédé novateur, explique-t-il. Les plis sont obtenus par étuvage et ensuite solidarisés entre eux par un collage, ce qui donne une résistance mécanique considérable et la capacité de produire des pièces complexes avec des moules.» Ainsi pousse-t-il les propriétés mécaniques du bois dans ses retranchements, «dans la perspective de réaliser des choses techniquement à peu près impossibles en dehors du plastique ou du carbone.» Autre illustration avec le prototype du berceau OberceO, dessiné par Julie Fréour. L’ébéniste a façonné cet objet en forme d’œuf grâce à un placage microdécoupé. Le projet est certes innovant et écoresponsable, mais il n’a pu être développé, faute d’éditeur intéressé. Si la conception par ordinateur est incontournable, la production de maquettes est indispensable, avec des allers-retours permanents entre les deux jusqu’à l’obtention de l’équilibre juste. «Quand une maquette fonctionne, il y a de fortes chances que la pièce réalisée fonctionne elle aussi. Les technologies numériques sont de formidables vecteurs d’innovation. Elles interviennent à toutes les étapes de mes créations : numérisation des plans, impression 3D, découpe laser, électro-érosion… Autant de façons de moderniser et d’enrichir nos savoir-faire traditionnels.» Si Bernard Mauffret est unique sur la place de Paris, c’est qu’il a une trajectoire qui n’entre pas dans les cases. Il fait ses armes chez les Compagnons du devoir en 1978, où il apprend le métier de charpentier, passe dans un cabinet d’architecte, puis cède à sa passion pour la percussion. Après avoir créé ses propres modèles, il devient facteur d’instruments en 1985 et un interlocuteur de la scène musicale : Touré Kunda, Youssou N’Dour, Salif Keita, Jacques Higelin, Bernard Lavilliers… «Parce que je pratique moi-même, je comprends les attentes et la langue de chacun. Si un musicien veut un son plus brillant ou plus d’harmonies, je sais de quoi il parle.» Il profite ensuite des travaux dans la Cour de l’industrie pour s’aventurer dans la construction navale, entre 2012 et 2017, y intégrant les principes de composites utilisés pour les bateaux du Vendée Globe. Quelle plus belle démonstration d’insatiable curiosité que ce parcours ? Et puis, il y a les créations de Bernard Mauffret, cette signature personnelle qu’il développe et qui renvoie, par les lignes des pièces, à ses premières amours. Leur point commun est cet art du graphisme dans l’espace, notable aussi bien dans un pied de table que dans une chaise et pouvant faire penser au cube en arêtes découvert sur un chantier par l’urbatecte Eugen Robick, dans La Fièvre d’Urbicande de François Schuiten et Benoît Peeters («Les Cités obscures», Casterman, 1985), ou paraître issu de l’Art du trait pratique de charpente (1887) d’Émile Delataille. On y retrouve aussi la rigueur géométrique et l’intelligence de l’assemblage des éléments issus des cathédrales gothiques : «Tout le monde est persuadé que la charpente de Notre-Dame était constituée d’énormes pièces de bois, mais elle a nécessité deux fois moins de matière que l’Hermione, par exemple. En structurant bien les éléments, cela permet de faire des choses très légères et très fines.» Dans la salle faisant office de show-room, on embrasse la richesse des projets qu’il a mis en œuvre et celle de ses propres créations, avec toutes ses maquettes réduites, mais aussi les différents prototypes de chaises réalisés à échelle 1. Si la silhouette est élégante et pure, l’assise épouse parfaitement les courbes du corps, ce qui peut surprendre avec ce cannage en Kevlar, par exemple, assurant résistance et transparence. L’homme aime mêler les savoir-faire et collaborer avec d’autres artisans d’art, comme pour le cabinet Écaille en noyer massif, dont les panneaux en textile ont été plissés par Pietro Seminelli. Les modèles ne sont pas tous achevés, les avoir sous les yeux lui permettant de laisser mûrir une idée, d’y revenir pour ajuster un angle, une structure. Car l’enjeu n’est pas uniquement d’opérer une prouesse technique, tel cet étonnant petit coffret à bijoux en noyer gainé de galuchat et baptisé Nid de pie : il faut ensuite adapter les modèles pour les produire en volume et à des prix compétitifs. Bernard Mauffret rêve de devenir «la Charlotte Perriand du meuble accessible à tous !» La prochaine étape est justement de trouver un éditeur car, n’ayant pas vocation à créer des objets uniques, il espère diffuser des collections. 

Coffret à bijoux en noyer Nid de pie en cours de réalisation, après le gainage de la peau de galuchat. Photo Bernard Mauffret
Coffret à bijoux en noyer Nid de pie en cours de réalisation, après le gainage de la peau de galuchat.
Photo Bernard Mauffret
Bernard Mauffret
en 5 dates
1985
Facteur de percussions
2002 Création de l’Atelier du meuble contemporain
2006 Obtention du label d’entreprise du patrimoine vivant
2008 Acquisition d’une table Épure sur mesure par le Mobilier national, présentée en 2005 au Salon du meuble de Paris et lauréate du premier prix de l’Œuvre
2018 Étoile de l’artisanat par l’Observeur du design pour la réalisation de la luge Gentiane, dessinée par Alexandre Fougea

à savoir
Bernard Mauffret, Atelier du meuble contemporain,
37 bis, rue de Montreuil, Paris XIe, tél. : 06 70 38 98 07,
www.bernard-mauffret.com

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