Trévallon, écrin viticole artistique

Le 23 septembre 2021, par Constance Foussard

La Provence, écrin de verdure et source d’inspiration de bien des artistes. Ainsi en est-il du domaine de Trévallon d’ Eloi Dürrbach qui a fait du beau et du vin une œuvre à part.


 

Entre pins, chênes verts, amandiers, oliviers et garrigue, sur le versant nord des Alpilles, règne Trévallon qui, en une cinquantaine d’années a su, de ses différences, forger sa propre identité. Son histoire viticole remonte aux années 1950, date à laquelle la propriété a été acquise par René et Jacqueline Dürrbach. Lui, peintre et sculpteur, était ami de Pablo Picasso, Robert Delaunay, Fernand Léger et Albert Gleizes, pionnier du cubisme. Elle excellait dans l’art de la tapisserie et c’est en reproduisant le Guernica de Picasso pour le collectionneur Nelson Rockefeller qu’ils ont pu acheter ce mas inspirant. René Dürrbach pressent rapidement le potentiel de son terroir et confie à son fils Eloi que du très bon vin pourrait y être produit. Alors âgé de 23 ans, Eloi abandonne ses études d’architecture et, en autodidacte, défriche le terrain, soulevant des rochers, dynamitant les blocs de calcaire et mélangeant les morceaux à la terre, qu’il travaille en profondeur. En 1973, il cultive ses premières vignes, aujourd’hui encépagées de cabernet-sauvignon et de syrah pour les rouges ainsi que, pour les blancs, de chardonnay, clairette, grenache blanc, marsanne et roussanne – une variété replantée à la fin des années 1980, alors qu’elle était en voie d’extinction, dans l’appellation Baux-de-Provence. Comme pour tout artiste incompris, les débuts furent difficiles pour Eloi Dürrbach qui, convaincu comme son père du caractère exceptionnel de ses terres, vendait ses vins trois fois plus cher que la moyenne régionale. Mais c’est grâce à une visite impromptue d’Aubert de Villaine (domaine de la Romanée-Conti), que Trévallon a été propulsé au statut d’élite, permettant au critique Robert Parker d’annoncer que son millésime 1982 est «l’une des plus belles découvertes de [sa] carrière». Eloi Dürrbach a toujours pensé que faire du vin est «d’une simplicité biblique». Voilà pourquoi, secondé par ses enfants Ostiane et Antoine, qui assurent la relève, les vignes sont conduites de façon respectueuse et traditionnelle à l’aide de labours, composts, huiles essentielles et extraits de plantes. En cave, le travail est tout aussi sensible et accompagne le raisin dans sa transformation en vin. Les baies ne sont pas égrappées, les levures indigènes sont préservées, le soutirage et la filtration ne sont pas pratiqués afin de laisser le terroir marquer le jus de son sceau. Mais ce travail se voit rapidement controversé. L’assemblage du cabernet-sauvignon à la syrah n’est pas accepté par l’Institut national de l’origine et de la qualité (INAO), qui refuse de classer le vin en AOC Baux-de-Provence. Malgré tout, le public est conquis par ses notes épicées et son grand potentiel de garde, et ses vieux flacons suscitent les convoitises. Deux millésimes 1988 ont ainsi été acquis à 270 € les 75 cl, en 2021. Avec près de 400 bouteilles adjugées en 2020 sur iDealwine, Trévallon était le domaine provençal le plus échangé. Pour parfaire ce chef-d’œuvre, Eloi Dürrbach a confié à son père la réalisation de cinquante dessins aux crayons de couleur. Parce que ce dernier considérait que l’art était lié au quotidien, ceux-ci sont désormais minutieusement choisis pour figurer sur une étiquette et correspondre à l’identité du millésime concerné. Ainsi engendrés, les vins apportent un supplément d’âme
à tout esthète…

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