Trauner, doux anar de la photo et du cinéma

On 03 October 2019, by Vincent Noce

Même si le nom de cet homme discret est resté peu connu, Alexandre Trauner était un personnage de l’histoire du cinéma et de la photographie. Drouot disperse ses archives.

Alexandre Trauner (1906-1993), Trauner allongé dans un décor de rue de Paris pour «Irma la Douce», épreuve argentique d’époque, 27 30 cm et deux décors de Paris la nuit avec hôtels, 16 25 cm.
Estimation : 200/300 

Pour Orson Welles, Billy Wilder ou Howard Hawks, il était le plus grand des décorateurs. La vente orchestrée le 16 octobre par Alexandre Giquello avec Serge Plantureux comme expert représente une plongée dans les plus beaux jours du cinéma. Alexandre Trauner en fut un personnage emblématique, qui a toujours cultivé la discrétion, même après avoir reçu un oscar et quelques césars. En décembre 1993, il a rejoint son ami de toujours, Jacques Prévert, dans leur dernière demeure au cimetière du village normand d’Omonville-la-Petite, où ils vivaient en voisins. «Ils étaient deux poètes qui étaient peintres», disait son épouse Janine Trauner. C’est Prévert qui, dans les années 1930, avait introduit le jeune immigré à Marcel Carné, que Trauner a accompagné dans tous ses grands films, avant d’être appelé par ses homologues américains, d’abord pour des tournages en Europe, puis à Los Angeles. La vente propose, à des prix bien accessibles, des prises de vue de ce travail sur plusieurs décennies ainsi que des photographies personnelles par dizaines, des cartons de décor ou des carnets de croquis, au milieu de ses souvenirs dans les milieux du cinéma et de la photographie du courant réaliste.
 

Alexandre Trauner, La rue des Molyneux, à Londres, maquette de décor pour «Drôle de Drame», de Marcel Carné, 1937, aquarelle et gouache su
Alexandre Trauner, La rue des Molyneux, à Londres, maquette de décor pour «Drôle de Drame», de Marcel Carné, 1937, aquarelle et gouache sur carton, 49,5 65 cm.
Estimation : 1 000/1 200 


L’œil du décorateur
Sandor, comme il avait été prénommé, né en 1906 dans une famille juive de Budapest, a vécu les heures douloureuses de la Grande Guerre et du régime fasciste de Horty. Il débute comme peintre à l’Académie des beaux-arts, avant de s’enfuir en 1929 pour Paris. Il fait son entrée dans les studios comme peintre de décor pour Lazare Meerson, qui avait travaillé avec Marcel Lherbier, Jacques Feyder et surtout René Clair. Meerson influença durablement sa vision du cinéma. Architecte de formation, ce décorateur fut l’inventeur de ce léger déplacement de l’espace, couplé à une exigence documentaire, qui fut surnommé le «réalisme poétique». Trauner en devint le représentant le plus fidèle. À ses yeux, un bon professionnel n’avait pas pour mission de produire de «grand décor». Il avait besoin du «minimum de construction» pour exprimer «le maximum de vérité», comme il l’a expliqué à Teri Wehn-Damisch, qui lui a consacré un documentaire. L’attention du spectateur devait être «fixée sur l’action, sur les acteurs et leur vie éphémère», non sur le décor. «L’œil du décorateur est le même que celui du photographe», disait-il aussi, son ouvrage consistant à «éliminer de l’image ce qui n’est pas intéressant de son point de vue».

 

Alexandre Trauner, Le Pénitencier, décor pour «La Fleur de l’âge», encre sur papier, 24,5 x 36 cm (détail). Estimation : 200/300 €
Alexandre Trauner, Le Pénitencier, décor pour «La Fleur de l’âge», encre sur papier, 24,5 36 cm (détail).
Estimation : 200/300 


Leica au cou
Il fréquenta aussi Doisneau, Cartier-Bresson, Brassaï, qu’il accompagnait dans ses sorties nocturnes à Paris, pour tenir un réflecteur de magnésium à bulbe de sa fabrication. «Trauner était d’abord peintre et décorateur, mais c’est la photographie qui sous-tendait son travail», estime Monique Plon, commissaire d’expositions qui s’est liée d’amitié avec lui dans ses vieux jours, quand elle allait piocher dans ses archives. «Il se promenait en permanence avec son Leica au cou. Il gardait des archives sur tous les pays qu’il avait visités. Ces vues l’aidaient pour les repérages, qu’il photographiait. Ses décors réalisés, il les photographiait. Et enfin, il photographiait le tournage sur le plateau. Un jour, au terme d’un entretien, il lui a été demandé un mot de la fin, il a lancé : vive la photographie !» La vente permet ainsi de retrouver une France perdue, comme les Halles de Paris, dont il pleura la disparition et la défiguration urbaine qui s’ensuivit, les maisons closes des années 1930 (quatorze épreuves pour 200/300 €), les quais de Dunkerque ou de Brest, avant la destruction de 1945 (pour Quai des brumes). Ses clichés des canaux de l’Est parisien lui ont servi à reconstituer en studio la passerelle de L’Hôtel du Nord. Une aquarelle et gouache sur carton pour une maquette de Drôle de drame est estimée 1 000/ 1 200€, de même qu’une étude des «plantes carnivores du Jardin des Plantes», où l’on voit le bassin dans lequel se baigne Jean-Louis Barrault. Une étude pour le café Chez Moustache d’Irma la Douce (200/300 €) consacre cette nostalgie d’un Paris populaire plus vrai que nature.

 

Alexandre Trauner, Le Couteau dans la plaie (Anatole Litvak), Paris, vers 1961, tournage sur les toits, épreuve argentique d’époque, 26,5 
Alexandre Trauner, Le Couteau dans la plaie (Anatole Litvak), Paris, vers 1961, tournage sur les toits, épreuve argentique d’époque, 26,5 39,5 cm.
Estimation : 200/300 


Tireur sur le toit
Trauner a parcouru le monde animé du même goût du détail. À Dublin, où Yves Allégret voulait tourner un film sur le Sinn Féin, il photographie les enfants, la misère palpable en fond, qu’il voit comme des «chats sauvages». Pour Billy Wilder, avec lequel il a notamment travaillé sur l’hilarant Un, deux, trois et qui l’a convaincu de rejoindre pour quelques années Hollywood, il a sillonné le Berlin sinistre de la dictature. Une étude de Baker Street avec deux fiacres (2 000/3 000€) a servi à la Vie privée de Sherlock Holmes, du réalisateur de La Garçonnière. Il saisit, pour Anatole Litvak, Varsovie déchirée. Un dessin de chars d’assaut investissant la rue pour sa Nuit des généraux est évalué à 300/400 €. Une grande épreuve d’un escalier compliqué d’immeuble parisien, photographié pour Le Couteau dans la plaie, du même réalisateur, avec Sophia Loren et Anthony Perkins, est estimée 200/300 €. L’artiste accompagna Fred Zinnemann au Congo et en Espagne, ce dont témoigne la photographie d’un tireur sur un toit (100/150 €). Le décorateur a aussi imaginé le palais du Kafiristan pour la formidable comédie de L’Homme qui voulut être roi de John Huston, mettant aux prises Sean Connery et Michael Caine. On retrouve aussi un portrait de Welles en armure, à Essaouira en 1948, où une poissonnerie fut investie pour un décor de son Othello (300/400 €). Parmi les portraits figurant à Drouot, il a saisi Gérard Philipe aux Baux-de-Provence, Howard Hawks sur le Nil, Jacques Prévert un peu partout, inévitable cigarette aux lèvres, entre autres à la cité Véron, devant son portrait peint par Picasso. La vente ajoute aussi des photographies de ses amis, comme les vues d’un Shanghai aujourd’hui anéanti de Pierre Verger (entre 400 et 3 000 €), qui rejoignit Robert Siodmak en Chine, à la demande de Trauner ne pouvant s’y rendre, ou encore de poignantes images d’Henri Manuel des bagnes pour mineurs (entre 800 et 2000 €). Parmi les souvenirs figure un contrat de droits signé par Pathé avec Prévert et le compositeur Joseph Kosma en 1943 pour Les Enfants du paradis, dont Trauner réalisa les décors aux studio de la Victorine, à Nice. Protégé par ses amis, il put continuer à travailler, au besoin caché dans la montagne près de Tourrette-sur-Loup. En témoignent ici des dessins, de la pension Hermine, de l’auberge Rouge-Gorge ou de la scène d’assassinat du comte de Montray aux bains turcs. Un télégramme d’avertissement lui avait été envoyé par Jacques Langlois, intime des Meerson : «Langlois vous prie de faire le nécessaire pour empêcher retour Jacques, le 8 janvier 1941 à 12 h 15» (300/400 € avec un portrait de Prévert en sus). Les sombres études pour les décors des Portes de la nuit, de Carné et Prévert, sont évaluées autour de 3 000 à 4 000 €. La vente est riche de scénarios tapés à la machine, comme celui du féerique dessin animé Le Roi et l’Oiseau par Prévert et Paul Grimault de 1946, accompagné d’un synopsis en anglais (600/800 €). Aux États-Unis, confronté à Welles ou Hitchcock, Trauner avait dû se réinventer. De retour en France, il avait manqué l’épisode de la Nouvelle Vague. Mais il fut encore sollicité, jusque dans les années 1980, refaisant notamment un modèle presque parfait du Blue Note Club pour Autour de minuit, de Bertrand Tavernier. 

 

Émile Savitry (1903-1967), Jean Gabin, Marcel Carné, Jacques Prévert et Alexandre Trauner, dans un jardin, Saint-Paul-de-Vence, 1943, épre
Émile Savitry (1903-1967), Jean Gabin, Marcel Carné, Jacques Prévert et Alexandre Trauner, dans un jardin, Saint-Paul-de-Vence, 1943, épreuve argentique d’époque, 21 29,5 cm, annotations de la main de Jacques Prévert au verso et tampon de Trauner.
Estimation : 600/800 

Une vie de camaraderie
«Trau», comme il était appelé, était aimé de tous, pour sa simplicité, sa générosité, son humour aussi. Plusieurs images proviennent des fêtes foraines : il trouvait que son métier le rapprochait des forains, plutôt que des artistes, trop sérieux. Un de ses photomontages, daté de 1961, montre sa bouille, affublée de sa casquette, sur les toits de Paris (500/700 €). Il résume la drôlerie et la camaraderie qui animaient ces hommes de tous talents et toutes nationalités, faisant preuve d’une imagination continue. «Les producteurs, racontait-il, faisaient confiance aux réalisateurs. Les gens devaient inventer ce qu’ils faisaient, on n’avait pas d’école de cinéma.» Ils étaient, disait Jean-Louis Barrault, de «doux anarchistes».
Wednesday 16 October 2019 - 14:15 - Live
Salle 2 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Binoche et Giquello
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