That’s all folklore !

Le 30 juin 2020, par Virginie Huet

Alors que la planète s’échauffe et que les débats sur l’appropriation culturelle n’ont jamais été aussi vifs, le Centre Pompidou-Metz célèbre l’éternel retour en grâce des arts et traditions populaires.

Paul Sérusier (1864-1927), La Guirlande de roses, 1898, huile sur toile, 194 175 cm. Genève, Association des amis du Musée du Petit Palais.
© akg-images

Venu de l’anglais, le mot, inventé en 1846, est la somme de deux autres, folk, «peuple», et lore, «savoir». Par snobisme ou malentendu, ce terme, assimilé à l’histoire ancienne – soit l’exact opposé de l’avant-garde –, se fait sans ménagement évincer du vocabulaire scientifique. On préfère parler de tradition ou d’art populaire, on le confond avec une autre discipline – l’ethnologie –, une autre catégorie – le patrimoine culturel immatériel –, si bien qu’en fin de compte on ne sait plus de quoi le folklore est le nom. Un flou que cette exposition foisonnante, et pourtant lacunaire, entend clarifier d’entrée de jeu. L’antichambre d’un labyrinthe de salles sombres, formant autant de croix que de carrefours entre les civilisations, effeuille au mur une quantité d’ouvrages conservés au musée national des Arts et Traditions populaires, laboratoire fondé en 1937 par Georges Henri Rivière – parmi les premiers à considérer le folklore comme «le signe matériel de quelque chose de vivant». Cette installation donc, conçue par des étudiants de l’École supérieure d’art de Lorraine, donne le la d’un discours choral sur un mot-valise à cheval entre art et sciences humaines et qui, si sa définition jamais ne se stabilise, a toujours été et reste un terreau fertile, dont les graines nourrissent ceux qui ne les ont pas plantées. Une source d’inspiration inépuisable à laquelle viennent puiser, dans la première salle, Sérusier et la bande des nabis, que la quête des origines – cet obscur objet du désir – conduit en Bretagne, là où Gauguin dit trouver «le sauvage, le primitif», et rencontrer un écho favorable : «Quand mes sabots résonnent sur ce sol de granit, j’entends le son sourd, mat et puissant que je cherche en peinture.» Plus loin, la même soif d’authentique dans une modernité jugée factice pousse, comme un seul homme, Kandinsky à fouiller les «survivances archaïques» en Vologda, Gabriele Münter et la horde du Blaue Reiter, les coutumes bavaroises, Brancusi, Mihai Olos et Mircea Cantor, les mythes roumains d’Olténie. C’est elle qui conduit Natalia Gontcharova à interroger les motifs ibériques typiques, Asger Jorn et Emil Nolde, les croyances montagnardes, André Breton, le celtisme, Joseph Beuys, le chamanisme… De sorte que l’exposition, fourre-tout comme son sujet, brosse un portrait de l’artiste en folkloriste, prolongeant à coup d’enquêtes et de collectes la mission ancestrale du colporteur d’oralité. Jusqu’à montrer où et comment le thème dérape, récupéré par les idéologies nationalistes ou le tourisme de masse : on y voit la «Farandole provençale» faire sensation en 1939 à l’Exposition internationale de New York, le maréchal Pétain avoir un santon à son effigie, les sommets suisses faire papier peint. Pétri de paradoxes, il est prétexte à des fétiches pittoresques, qui remplissent les vitrines de musées friands de couleur locale – façon «cabinet de curiosités» de Marcel Broodthaers ou «musée d’anthropologie active» de Claudio Costa dans les années 1970 – comme les poches de cette Usine à divertissement (2016) que moque Bertille Bak dans un triptyque vidéo acide. Confondant circulation des savoirs et trafic de produits dérivés, celui-ci est l’attraction d’une ultime séquence hasardant un folklore sans frontières. Comme si, hors-sol, le monde d’aujourd’hui n’avait peut-être jamais autant cherché à renouer avec ses racines.

Centre Pompidou-Metz,
1, parvis des Droits-de-l’Homme, tél. 
: 03 87 15 39 39.
Jusqu’au 4 octobre 2020.
www.centrepompidou-metz.fr
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