Sur les chemins de l’art naïf

Le 10 octobre 2019, par Anne Doridou-Heim

Une exposition au musée Maillol rend hommage aux peintres primitifs de l’art moderne, dont la sensibilité ne laisse pas indifférent. Leur marché aux enchères ? Pas si naïf.

Henri Rousseau, dit le Douanier Rousseau (1844-1910), La Scierie de Bièvres, vers 1909, huile sur toile, 41 33 cm. Vendredi 17 mai 2019, Drouot. Ader OVV. Cabinet Chanoit.
Adjugé : 153 600 

Plus fréquents sur les cimaises des salles des ventes dans les années 1990, avec des résultats élevés en parfaite adéquation avec la frénésie pour l’art moderne, les peintres naïfs  ou primitifs modernes, selon la terminologie, plus exacte, employée par Wilhelm Uhde  ont connu une éclipse au début du nouveau millénaire, avant de retrouver une certaine stabilité. Bien représentés dans les institutions, ils bénéficient actuellement d’une exposition au musée Maillol, un lieu dédié. «Du Douanier Rousseau à Séraphine, les grands maîtres naïfs» devrait apporter une petite pierre supplémentaire à leur reconnaissance et à la compréhension de leur peinture unique.
Le cœur sacré
L’art naïf est trop souvent assimilé à d’autres mouvements du XXe siècle volontairement marginaux. Composé d’autodidactes solitaires venus à l’art sur le tard, et parfois en secret, il n’a pas de programme, n’est pas un groupe ou une école… ce qui ne simplifie pas sa lecture. Même s’il existe des points communs, il n’appartient pas à l’art brut défini par Dubuffet, dès 1945, comme le regroupement d’artistes radicalement étrangers à la culture des beaux-arts et puisant leur inspiration dans une vision personnelle du monde ; pas plus qu’à l’art singulier, encore nommé «neuve invention», né au début des années 1970 et réunissant des personnes cherchant à communiquer par l’art, mais refusant de se plier aux protocoles des différentes institutions. On peut cependant affirmer que les peintres naïfs sont délibérément figuratifs, et partagent un imaginaire très fécond. Ils tissent leur toile depuis l’accrochage au premier Salon des artistes indépendants, en 1885, d’œuvres du Douanier Rousseau. Au mépris des premières heures de critiques lents à noter la fraîcheur de l’invention poétique, préférant parler d’absence de vraisemblance et d’une certaine gaucherie (deux caractéristiques aisément accolées à cette peinture), s’oppose le soutien indéfectible d’amateurs passionnés, dont l’incontournable Wilhelm Uhde (1874-1947). On lui doit l’organisation, en 1928 à Paris, de la première exposition regroupant cinq artistes des «Peintres du cœur sacré», avec en pièce maîtresse une peinture de René Rimbert, Le Douanier Rousseau montant vers la gloire et entré dans la postérité. La manifestation fera date et sera suivie en 1937 de l’exposition «Maîtres populaires de la réalité», organisée à Paris par le musée de Grenoble : deux cent dix tableaux, où les compositions du Douanier Rousseau et de Séraphine de Senlis sont entourées de peintures d’André Bauchant, Camille Bombois, Jean Ève, René Rimbert ou encore Louis Vivin et Dominique Peyronnet. Jeanne-Bathilde Lacourt, conservatrice en charge de l’art moderne au LaM et commissaire, avec Àlex Susanna, de l’exposition du musée Maillol, insiste sur le «soutien d’amateurs influents», parmi lesquels André Breton, Pablo Picasso, Vassily Kandinsky, Le Corbusier, Jeanne Bucher, Anatole Jakovsky et bien sûr Dina Verny. Ces primitifs modernes étaient vénérés par les plus grands.
Des peintures nommées désir
Deux noms se démarquent, ceux d’Henri Rousseau, dit le Douanier Rousseau (1844-1910), et de Séraphine Louis, dite de Senlis (1864-1942). Leur cote supplante celle de leurs confrères : le souci ne réside pas dans une diminution de l’intérêt à leur sujet, mais dans la raréfaction de leurs œuvres aux enchères. «Ce marché manque de ténors», explique Xavier Dominique, associé chez Ader, l’une des rares maisons à leur dédier encore des catalogues. «L’absence de circulation est un ralentisseur car un marché a besoin d’être alimenté pour exister. Si une jungle de Rousseau ou un grand et bon bouquet de Séraphine apparaissaient, ils feraient des résultats stratosphériques !» Il semblerait que les collectionneurs privés en détenant y soient très attachés, et qu’ils aient bien du mal à s’en défaire. Le premier cité a décroché son record en 1993 avec le Portrait de Joseph Brummer, une huile sur toile de 1909 (2,97 M£, Christie’s Londres, 29 novembre, source Artnet). Rien, depuis, n’est venu le supplanter… Le film Séraphine de Martin Provost (2008), racontant la vie et le hasard de la découverte d’un talent hors norme, a été un révélateur formidable pour le grand public ; de l’ombre des cages d’escalier cent fois récurées, elle passait sous la lumière des projecteurs. Les collectionneurs n’avaient pas attendu cet événement. Depuis Uhde, beaucoup étaient conscients du talent de l’artiste autodidacte, et comme lui ressentaient chez cette peintre «une passion extraordinaire, une ferveur sacrée, une ardeur médiévale». Aucun de ses grands bouquets multicolores et frontaux, aux végétaux semblant animés d’une vie intérieure, n’est passé inaperçu… mais il est vrai qu’ils ne sont pas nombreux. Même constat pour les peintures de Camille Bombois (1883-1970), qui fut le seul à s’autoriser la représentation de nus. À peine une ou deux œuvres par an sur le marché, c’est peu. S’agissant d’André Bauchant (1873-1958), «ce sont des toiles des 1950 qui sont surtout proposées. Si une peinture d’avant-guerre du niveau du fantastique Styx du LaM de Villeneuve-d’Ascq se présentait, elle exploserait les attentes», souligne Xavier Dominique.
Une constellation d’artistes
Pour certains, ces isolés n’ont pas eu les moyens d’être peintres professionnels et ont conservé leur métier de facteur, lutteur, électricien ou pépiniériste. Dépourvus de souci théorique, ils sont doués d’une personnalité unique qui les tient à rebours des évolutions du monde moderne. Fernand Desnos (1901-1958) est l’un d’eux. L’exposition que Drouot lui a consacrée en janvier dernier (sa première rétrospective parisienne) a révélé au grand jour la poésie qui se dégage de ses toiles. D’ailleurs, tous invitent encore à retrouver notre âme d’enfant, de Dominique Peyronnet (1872-1942), dont sept peintures seulement référencées sur Artnet, à René Rimbert (1896-1991), en passant par Louis Vivin (1861-1936) et Jean Ève (1900-1968), et à se laisser aller au charme inouï d’une vision utopique de l’art. Leur cote, évoluant entre 5 000 et 20 000 €, l’y autorise… lorsqu’ils veulent bien apparaître !

à voir
«Du Douanier Rousseau à Séraphine, les grands maîtres naïfs», Musée Maillol,
81, rue de Grenelle, Paris VIIe.
Jusqu’au 19 janvier 2020
www.museemaillol.com