Soft power et grosse bagarre

Le 31 janvier 2019, par Vincent Noce
 

Le 13 février prochain, à Dallas, Mikhaïl Piotrovski, dirigeant historique de l’Ermitage, doit débattre du déblocage des échanges bilatéraux avec Glenn Lowry, son homologue du MoMA. Mikhaïl Shvydkoy, représentant de Poutine pour la coopération culturelle internationale, est aussi attendu à ce symposium convoqué par les directeurs des musées américains. Depuis 2011, la Russie proscrit tout prêt d’œuvre aux États-Unis. En retour, les Américains ont bloqué les leurs. Cette crise trouve sa source dans le conflit, né il y a un siècle, autour du fonds de la dynastie rabbinique des Schneersohn. Riche de soixante mille pièces et remontant à la littérature talmudique du XVIe siècle, il a été confisqué par les Soviets. Une partie subsistante, emportée en Europe centrale, s’est retrouvée pillée deux fois, par les nazis, puis par l’armée soviétique en 1945. En 1994, la bibliothèque du Congrès a refusé de rendre sept ouvrages de cette origine que lui avait prêtés la bibliothèque nationale de Russie. En 2010, la justice décida de les remettre à la communauté hassidique de Brooklyn, en réclamant la restitution de l’ensemble des ouvrages Schneersohn, sous astreinte de 50 000 $ par jour (on approcherait donc les 150 M$). En représailles, un tribunal de Moscou condamna l’institution de Washington à rendre les sept documents, sous astreinte de 50 000 $ par jour (idem). Tout le programme d’expositions des musées américains aurait pu se retrouver compromis par ce pugilat, ce qui a convaincu Barack Obama, il y a deux ans, de signer une loi d’insaisissabilité des œuvres prêtées.

Le mouvement des expositions a pris une telle ampleur que l’échange de bons procédés peut tourner au bras de fer.

L’association des musées américains s’est dite ouverte à une reprise des échanges. Mais cette bonne volonté n’a pas suffi à déverrouiller une situation aujourd’hui empoisonnée par les forfaits de Poutine de par le monde. Au même moment, au Louvre, Vincent Delieuvin, préparant son exposition du cinquième centenaire de la mort de Léonard de Vinci, suit avec attention la conjoncture en Italie. Après le mélodrame surréaliste dans le Golfe à propos du Salvator Mundi, la secrétaire d’État à la Culture, Lucia Borgonzoni, a contesté le principe des prêts au Louvre, en accusant les Français de s’approprier le génie de la Renaissance. Elle a suggéré de lui refiler des copies. Là encore, cette saillie est contaminée par la diplomatie et la politique. Cette politicienne d’extrême droite est une proche de Matteo Salvini, qui a quasiment appelé au renversement d’Emmanuel Macron en apportant son soutien aux gilets jaunes. Borgonzoni visait aussi son ministre de tutelle, membre du Mouvement 5 Étoiles avec lequel la rivalité s’exacerbe avant les élections européennes. Lui a depuis tenu des propos apaisants. Le Louvre s’est cantonné à un mutisme prudent. Il aurait pu faire valoir qu’il a repoussé son exposition en fin d’année, laissant le temps à l’Italie (qui n’a rien fait) de célébrer l’événement, a prêté deux chefs-d’œuvre de Léonard lors de l’Exposition universelle de Milan et promis de contribuer à une rétrospective Raphaël l’an prochain à Rome. Le mouvement des expositions a pris une telle ampleur que l’échange de bons procédés peut ainsi tourner au bras de fer. Les politiques sont tentés de s’en saisir, et ils ne sont pas animés d’intentions aussi bienveillantes. Fort heureusement, les musées ont conscience de disposer d’une force supérieure, mise au service de la résilience. Après tout, que pèse un Salvini ou un Trump en regard du sourire de la Joconde ?

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