Ronan Grossiat, collectionneur engagé

Le 29 mai 2019, par Annick Colonna-Césari

Il incarne une nouvelle génération de collectionneurs, qui préfèrent s’investir plutôt qu’investir. Une démarche poursuivie en créant le groupe Émergence, au sein de l’Association pour la diffusion internationale de l’art français. Explications et motivations.

 
© Studio Falour

Comment est né votre goût de l’art ?
C’est le résultat d’un itinéraire assez classique. J’ai vécu dans une famille ouverte à la culture. Enfant et adolescent, je visitais les musées avec mes parents, et j’ai continué à l’âge adulte. Par la suite, je me suis spontanément tourné vers l’art contemporain, sans doute parce que j’étais davantage attiré par les sujets ancrés dans la réalité. Je n’ai commencé à acheter qu’après avoir démarré ma vie professionnelle, à l’amorce des années 2000, lorsque j’en ai eu les moyens. Car je ne dispose pas de fortune familiale.
Et de quelle manière vous êtes-vous introduit dans le milieu artistique ?
Les galeries ont joué un rôle crucial. Au départ, j’y entrais au hasard, par curiosité, y compris lors de mes voyages à l’étranger, puis je les ai sélectionnées en fonction des plasticiens dont j’avais remarqué le travail dans des expositions. Parallèlement, j’ai très vite fréquenté les salons d’art marchands, comme la FIAC ou celui de Montrouge, auquel je voue une sympathie particulière en raison de son soutien aux artistes émergents. Avec le temps, je suis resté attentif à la programmation des grandes institutions, des foires et biennales internationales, tout en m’intéressant de plus en plus aux associations et centres d’art, tels que les Laboratoires d’Aubervilliers, le Crédac d’Ivry, la Passerelle à Brest, la Friche la Belle de Mai à Marseille, la Chisenhale Gallery à Londres ou la Centrale à Bruxelles et bien d’autres encore. Mes derniers coups de cœur vont aux biennales de Dakar, de Liverpool et à celle de Rennes, dans ma région d’origine.

 

Kokou Ferdinand Makouvia (né en 1989), Eviono/Mother, 2018. L’artiste pose à côté de son œuvre, produite grâce à Ronan Grossiat, dans le cadre du prix
Kokou Ferdinand Makouvia (né en 1989), Eviono/Mother, 2018. L’artiste pose à côté de son œuvre, produite grâce à Ronan Grossiat, dans le cadre du prix Meurice pour l’art contemporain© Peter Houston


À quel type d’œuvres êtes-vous sensible, et quels sont vos critères ?
J’ai d’abord regardé la peinture et le dessin, avant d’étendre mes centres d’intérêt à la sculpture, aux installations et, dans une moindre mesure, à la vidéo ; sans hiérarchie, parce que j’aime la diversité. En revanche, je ne m’arrête pas à la première impression. Pour me séduire vraiment, les œuvres doivent être sous-tendues par un discours solide ou, a minima, par un questionnement sur notre contemporanéité. Je m’attache autant à la forme qu’au fond. Dans les expositions, je lis les cartels, les écrits mis à la disposition du public, et je tente d’adopter une attitude de chercheur. Une curiosité indispensable, selon moi, si l’on veut appréhender un travail dans sa globalité. C’est aussi ce qui m’a incité à rencontrer les artistes, ayant envie de leur parler pour mieux les comprendre. Les premières fois, j’étais intimidé, mais je me suis rendu compte qu’ils l’étaient pareillement. En fait, le contact s’établit facilement, pour peu qu’on soit ouvert à la découverte et que l’on prenne le temps d’écouter.
Vous n’êtes pas un collectionneur au sens traditionnel…
Au début, je ne me considérais pas comme tel, jusqu’à ce que mon appartement ne soit plus en capacité d’accueillir mes acquisitions et que je sois obligé de trouver des solutions de stockage. La situation s’est produite à la fin des années 2000. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de me fixer un cadre. Plus que tout, je tenais à ce que les artistes restent au centre de ma démarche. D’où le fait que je n’ai jamais souhaité montrer ma collection dans une exposition à mon nom, car une telle personnalisation dilue l’attention portée au travail plastique. Et puis je désirais m’engager à leurs côtés. Je m’étais aperçu qu’ils avaient des besoins spécifiques, très pragmatiques, liés entre autres aux contrats avec les galeries ou avec les institutions. J’ai donc commencé à les assister dans la rédaction de ces documents. Rapidement s’est posée la question du financement des projets. Alors, j’ai pensé que je pourrais leur offrir un soutien financier, dans une logique complémentaire à celle des galeristes. À la même époque, je m’étais rapproché de l’Adiaf, non seulement parce que cette association défend la scène contemporaine, mais aussi pour ses valeurs. La majorité de ses adhérents suivent les artistes sur le long terme, hors de toute velléité spéculative. Ce qui correspond à mes propres convictions.
En quoi consiste concrètement le soutien que vous leur apportez ?
J’aide notamment à la production d’œuvres destinées à être exposées hors du circuit marchand, c’est-à-dire dans des institutions ou des biennales, là où les budgets sont les plus contraints. Après réflexion, j’ai défini une méthode précise. Selon une habitude prise dans mon métier, je procède par projet, en fonction d’objectifs et d’échéances préalablement déterminés avec l’artiste. Cet accompagnement se traduit sous forme de contrat, garantissant la pleine et totale liberté à l’auteur. En cas d’acquisition de l’œuvre, le dispositif est complété d’une rémunération, et il est encadré par une clause facilitant toute exposition ultérieure si tel est le souhait du créateur. Je m’engage par ailleurs à ne pas la revendre. Depuis que j’ai pris cette direction, j’ai accompagné des projets diversifiés, pour l’Institut d’art contemporain de Lyon-Villeurbanne, la Biennale de Dakar 2018, le dernier prix Meurice Art Contemporain et la Biennale de la Havane 2019. D’autres sont en construction.

 

Kubra Khademi (née en 1989), Paraqcha ha, 2018. L’une des œuvres de la collection de Ronan Grossiat.
Kubra Khademi (née en 1989), Paraqcha ha, 2018. L’une des œuvres de la collection de Ronan Grossiat.


Est-ce cette expérience personnelle qui vous a incité à fonder le groupe Émergence au sein de l’Adiaf ?
Oui. D’autant que parmi les récents adhérents de l’association, nous sommes plusieurs à partager cet état d’esprit, à vouloir nous engager au-delà de l’acte d’achat. Sans doute cela reflète-t-il une sensibilité actuelle. Les générations dernièrement arrivées dans la vie active portent des formes nouvelles de conscience citoyenne, orientées vers les causes sociales ou humanitaires. De la même façon, Émergence entend soutenir la cause des artistes. D’un côté, nous avons la chance de pouvoir capitaliser sur la réputation que l’Adiaf s’est forgée en une vingtaine d’années, depuis sa création par Gilles Fuchs. On connaît le prix Marcel-Duchamp et son partenariat avec le Centre Pompidou, qui permet chaque automne d’exposer les quatre artistes nommés, la triennale «De leur temps», qu’accueillent les musées en régions, sans oublier ses expositions internationales, formidables relais de renommée. Notre groupe souhaite poursuivre dans cette voie. Mais comme l’Adiaf s’adresse à des plasticiens déjà pourvus d’une certaine visibilité, nous voulons élargir son périmètre d’action à la scène émergente et favoriser les redécouvertes. Notre but est de faciliter l’insertion dans le monde professionnel.
Comment procédez-vous ?
Par le biais de mises en relation, qui s’ajoutent aux visites d’atelier existant déjà. Nous organisons des tables rondes réunissant collectionneurs, galeristes et artistes. Ces derniers ont à cette occasion tout le loisir de poser les questions leur semblant importantes, particulièrement en début de carrière. Nous programmons des dîners-rencontres, au cours desquels un collectionneur convie un jeune plasticien, lui-même en invitant un autre, pour que chacun présente son univers. Sont également élaborés des projets avec des collectifs de jeunes commissaires, comme C-E-A et Diamètre, intermédiaires essentiels dans le processus d’intégration. Enfin  et c’est l’opération la plus lourde, nous envisageons de monter des expositions collectives dont les œuvres seront produites grâce aux financements de nos adhérents. La première pourrait avoir lieu au premier semestre 2020… Le monde évolue et les artistes d’aujourd’hui ne sont pas les mêmes que ceux des années 1980, propices aux réussites rapides. Les collectionneurs eux aussi s’adaptent à l’époque !

RONAN GROSSIAT
EN 6 DATES
1975 Naît à Paris
2001 Devient consultant en management
2005 Commence sa collection
2013 Entre à l’Adiaf
2015 Démarre ses activités de soutien à la production artistique
2019 Crée le groupe Émergence 
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