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Revoir Van Gogh

Le 19 octobre 2021, par Camille Larbey

Le chef-d'œuvre naturaliste de Maurice Pialat ressort en salle et en version restaurée : un portrait abrasif qui demeure un grand film sur la peinture.

Revoir Van Gogh
© Capricci Film et Gaumont

Maurice Pialat peignait. De 17 à 21 ans, il avait étudié aux Arts déco, exposant chaque année au Salon des moins de 30 ans. Faute de réussir à vivre de sa peinture, il remisa rapidement les pinceaux et enchaîna divers métiers, avant d’embrasser le cinéma à 43 ans : un changement de carrière qu’il n’a cessé de regretter. «J’aurais préféré être peintre, même médiocre, plutôt que cinéaste, même un grand cinéaste», confiait-il à Michel Denisot en 1992 dans «Mon Zénith à moi». Aussi, c’est la main de Pialat qui applique le bleu sur la toile dans le premier plan de Van Gogh. Un privilège qu’il s’arroge. Une façon de retrouver un geste cher. Le cinéaste n’était pas un admirateur du maître néerlandais. Il lui préférait Poussin, ou même Seurat, à qui il aurait voulu consacrer un long-métrage évoquant sa dernière année de vie. Mais quel producteur accepterait de financer un film sur la fin de l’auteur d’Un dimanche après-midi à l’île de la Grande-Jatte ? Toutefois, la figure torturée du peintre à l’oreille coupée l’intriguait. Voilà trente ans qu’il caressait l’idée d’une biographie à son sujet. Lorsque Daniel Auteuil, auréolé du succès de Jean de Florette et de Manon des sources, vint le trouver pour lui proposer un film sur les derniers jours de Baudelaire et de jouer le rôle-titre, il accepta à condition de remplacer le poète par Van Gogh. Auteuil était partant mais le reste se fit sans lui. Pialat le congédia et opta pour Jacques Dutronc, qu’il avait déjà envisagé à la place de Depardieu dans Loulou et pour le rôle de Bardamu pour une adaptation du Voyage au bout de la nuit, qui ne se fit jamais.
 

© Capricci Film et Gaumont
© Capricci Film et Gaumont

Ressemblances
«C’est un type, il est sur le quai de la gare, il prend le train pour Auvers. Il a cent tableaux à peindre, trois mois à vivre, il s’appelle Van Gogh et il en a rien à foutre.» Heureusement, le film est moins trivial que ce résumé lapidaire qu’en fait Pialat. Des cent tableaux, on en voit peu à l’écran. Ce n’est pas l’œuvre de Van Gogh ni même l’acte de peindre ou encore ses frasques – l’oreille coupée est à peine évoquée – qui l’intéressent, mais un rapport à la création et à la vie dans lequel lui-même se reconnaît. Le peintre comme le cinéaste partagent une certaine solitude professionnelle et une incroyable capacité à se nourrir artistiquement de crises. Crises qu’ils provoquent ou qu’ils attisent… Quand Marguerite Gachet demande à Vincent : «Vous êtes désagréable avec tout le monde, cela ne vous fatigue pas ?», la réprimande vaut également pour Pialat. Par ailleurs, l’un comme l’autre n’ont jamais réussi à s’enrichir de leur art. Plus qu’un autoportrait déguisé, ce Van Gogh est un magnifique film sur la peinture, même si celle-ci joue un second rôle. Les scènes de pique-nique au bord de l’Oise convoquent aussi bien Seurat qu’Auguste Renoir – ainsi que Jean Renoir pour le film Partie de campagne. Impossible de ne pas songer également à Toulouse-Lautrec lors de la longue séquence de cabaret où des prostituées dansent le french cancan. Et la scène où Johanna prend son bain dans une bassine en zinc s’inspire directement de la Femme au tub de Degas.
Puissance du réel
Van Gogh s’inscrit pleinement dans le «système Pialat» : une succession de blocs de réel plutôt qu’un récit linéaire, un étirement des scènes pour capter ce moment de vie qui finit par advenir à l’image, la rupture comme élément dramatique et motif esthétique, un intérêt sincère pour les petites gens, un naturalisme généré par le mélange d’acteurs et de non-professionnels, un subtil dosage de dialogues ciselés et d’improvisation, et un tournage houleux – avec le renvoi des directeurs successifs de la photo –, produisant d’heureux accidents. Jacques Dutronc, voûté, visage émacié et maigreur inquiétante, se coule avec une grâce féroce dans les habits du peintre. Ses silences valent dix lignes de dialogue. Sa décontraction naturelle insuffle une puissance véridique à la scène la plus insignifiante. Là réside la force de ce Van Gogh : donner à voir, de façon extraordinaire, la banalité du quotidien d’un artiste et son rapport si simple à son environnement. Comme pour chacun de ses films, Pialat n’en était pas satisfait et aurait souhaité modifier tel ou tel point. Malheureusement, à de rares exceptions près, un long-métrage achevé ne permet pas le repentir. C'était peut-être ça, le plus grand drame de Pialat : être un cinéaste qui n’a cessé de penser comme un peintre.

à voir
Van Gogh (1991), de Maurice Pialat,
158 min, avec Jacques Dutronc, Alexandra London, Gérard Sety, Bernard Le Coq…
En salle le 27 octobre 2021.

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