Restitutions, entre morale et cynisme

Le 18 février 2021, par Vincent Noce

 

Le retour au Cambodge de la collection d’art khmer de Douglas Latchford sonne comme une victoire pour les autorités américaines, qui ont poursuivi sans relâche celui qu’elles tenaient comme l’un des plus grands trafiquants du sous-continent indien. Après une longue enquête, fin 2019, le parquet fédéral de New York a inculpé ce marchand britannique de Bangkok pour contrebande et escroquerie en bande organisée. Il est mort en août, à 88 ans. Aujourd’hui, sa fille promet de remettre au musée de Phnom Penh toute sa collection, comprenant une centaine de grandes sculptures, ce qui en fait la plus importante restitution de ces dernières décennies. Des années de tortueuses tractations ont été nécessaires pour parvenir à ce résultat. Latchford était un homme haut en couleur, qui se dépeignait comme un « amateur aventurier », parcourant depuis les années 1960 les routes à la découverte de temples perdus dans la jungle. « Il était le pur produit d’une époque où personne ne parlait de provenance », selon l’expression d’un ami. Il a produit des livres de référence avec une spécialiste américaine, Emma Bunker. Leurs catalogues étaient d’autant plus riches qu’ils avaient accès à des œuvres inédites, exhumées dans les années de guerre civile, ce qui n’a pas manqué de redoubler les soupçons à leur égard. Cette réputation sulfureuse n’a pas empêché les musées américains d’accepter les dons d’œuvres provenant de l’intéressé, avant de faire amende honorable et de procéder à des restitutions.

Seuls les beaux esprits pourraient s’étonner que le marché de l’art obéisse à des règles commerciales plutôt qu’aux principes moraux les plus élevés.

Des statues sont toujours signalées dans les collections, qui doivent nourrir une certaine appréhension à l’ouverture des archives du collectionneur. L’accès à cette mine d’informations sur les transactions qu’il a conduites en une quarantaine d’années promet quelque trouble. La constance de la justice américaine est d’autant plus remarquable que les Cambodgiens se sont toujours montrés ambivalents envers le personnage. Avant de se rallier à la mise en accusation émise à New York, ils ont consenti aux dons de Latchford au musée de Phnom Penh, lui remettant même la plus prestigieuse décoration du royaume. Ceux ayant suivi les longues négociations conduites en secret savent que les Cambodgiens ont même hésité à réclamer le rapatriement de statues pillées de la cité royale de Koh Ker, retrouvées dans plusieurs musées et chez Sotheby’s. Le New York Times a fait de la donation de la fille de Douglas Latchford un conte de fées, vantant son « immense générosité » et allant jusqu’à suggérer une illumination digne de la plus grande sagesse bouddhiste. Une autre version, plus prosaïque, voudrait que la famille ait surtout cherché à se libérer de l’emprise de l’instruction américaine, qui pourrait menacer ses finances, dans la mesure où celle-ci compte bien récupérer le produit des transactions suspectes. Les Cambodgiens peuvent fort bien rétorquer qu’ils n’ont cure des mobiles de la restitution, alors même qu’ils touchent au but. Quels sont après tout les motifs qui ont, sur le tard, conduit des maisons comme Sotheby’s et Christie’s à cesser de vendre des tableaux pillés par les nazis ? La culpabilité ? La peur du scandale ? La crainte de s’aliéner la clientèle américaine ? Peu importe, peuvent se dire les plus pragmatiques, du moment que le mouvement va dans le bon sens. Seuls les beaux esprits pourraient s’étonner que le marché de l’art obéisse à des règles commerciales plutôt qu’aux principes moraux les plus élevés. L’issue positive trouvée à Bangkok illustre en tout cas la détermination et la force de frappe inquisitoriale de la justice américaine, dès lors qu’elle vise le trafic archéologique. On en a encore eu une illustration il y a peu, avec les poursuites lancées sur le marché des antiquités égyptiennes. En comparaison, l’Europe fait pâle figure.

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