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Rennes, dans les fissures du monde

Publié le , par Virginie Chuimer-Layen

Pour ses dix ans, la biennale d’art contemporain Les Ateliers de Rennes joue sur une programmation internationale, sans thématique, ou presque. Une démarche fondée, qui peut prêter à confusion.

Rennes, dans les fissures du monde
Paul Maheke, A Fire Circle for Public Hearing, 2018, exposition «Dans l’éther, là, ou l’eau », à la galerie Art & Essai, université Rennes 2.
© Aurélien Mole, Paul Maheke © Adagp, Paris, 2018

Depuis 2008, la biennale de Rennes, c’est d’abord l’affaire de Bruno Caron, fondateur du groupe alimentaire Norac. Très sensible à l’art contemporain, il créa, trois ans auparavant, l’association Art Norac pour le mécénat de son groupe industriel. Dans la foulée, il a lancé le projet inédit d’une biennale «art & économie» intitulée «Les Ateliers de Rennes», dont l’enjeu est de tisser des liens entre le monde de l’entreprise et celui de l’art. Capital humain et valeur travail sont parmi les sujets traités par les plasticiens invités à l’événement, fonctionnant aussi comme un grand atelier de production artistique. Regard croisé entre deux mondes, incubateur de nouvelles pratiques plastiques et entrepreneuriales, la biennale a élargi son champ d’application au fil des éditions.

Une biennale sans fil
En 2018, elle s’en explique simplement. Dans les mots «économie» et «écologie», le préfixe «éco»  du grec oikos signifiant «maison»  évoquait, à une époque reculée, la gestion d’un foyer dans son espace intime et ses relations sociales, et impliquait des notions de pouvoir, de subordination, de genres, de races, de classes comme de production de valeurs. Dans ce contexte, comment interpréter le titre de la sixième édition ? «À Cris Ouverts» s’entend aussi de la sorte : «à crise ou vert/vers»… La nouvelle mouture serait alors une biennale de la «crise», où les plasticiens «ouverts» à l’Autre agiraient dans les fractures de notre société en interrogeant nos croyances, nos ressources, nos identités et manières de vivre ensemble. Les commissaires invités, Céline Kopp, directrice du Triangle France à Marseille, et Étienne Bernard, directeur du Centre d’art contemporain Passerelle à Brest, font référence à plusieurs auteurs, dont l’écrivain Édouard Glissant pour son livre La Cohée du Lamentin. Ils citent ses propos sur «la nécessité de se préserver des pensées de système et des systèmes de pensée», pour justifier l’absence de ligne «autoritaire». «Cette biennale est née de journées de discussions au préalable, sans public, avec les plasticiens et des penseurs, explique le duo. Nous souhaitions valoriser une pluralité de pratiques qui n’auraient pas à s’ajuster à un cadre préétabli. Les œuvres créent des connexions entre elles, que nous laissons agir.» Cette direction douce, mue par le désir de repenser aussi les méthodes de commissariat d’exposition, propose, dans dix lieux dont huit à Rennes, des pièces abordant l’écologie, l’économie, le genre, les minorités, les considérations raciales à l’ère postcoloniale. De Terry Adkins à Dan Walwin, environ trente artistes de tous pays prennent la parole à travers des œuvres protéiformes. Cette année, la galerie Raymond Hains de Saint-Brieuc accueille l’Australienne Madison Bycroft, tandis qu’à Brest, la Passerelle centre d’art contemporain expose la Française Katia Kameli et l’Américaine Sœur Corita Kent.

Des enjeux actuels
À Rennes, beaucoup d’installations traitent du commerce et de l’appropriation des rebuts. Au quartier de la Courrouze, Epsilon, du Marseillais Richard Baquié (1952-1996), est une tonitruante sculpture qui s’envisage comme une machine sonore à la Tinguely. Cette épave de voiture Renault, où des phrases ont été découpées dans la tôle, vrombit grâce à un bruyant ventilateur. Non loin, le Brésilien Kenzi Shiokava expose des assemblages de boîtes, où des figurines pop sont mélangées à de petites statuettes votives et à des éléments naturels. Au musée des beaux-arts, une autre pièce de ce dernier, faite de «totems», figures tutélaires très présentes, entre mondes sacré et profane, vie et mort, s’impose au rez-de-chaussée. À son étage, parmi d’autres, Between and Beyond du Canadien Raymond Boisjoly nous interroge sur la dématérialisation du langage, due aux nouvelles technologies. Dans la plupart des lieux, les vidéos présentées se démarquent par leur qualité. À la Halle de la Courrouze, Mnémosyne du réalisateur John Akomfrah nous transporte dans un univers puissant, évoquant le déplacement, les problèmes d’immigration, le changement climatique ou encore la crise de l’emploi. Neuf «tableaux» mis en musique, entrecoupés de citations de John Milton, de Chateaubriand et de vues réalisées par le plasticien, empruntent leurs images à des archives de la BBC. Citons encore I Want de la Suissesse Pauline Boudry et l’Allemande Renate Lorenz, à l’espace 40mcube. Réalisé en 2015, ce film met en scène un personnage qui s’adresse directement au public, sur deux grands écrans. Peu à peu, son identité se brouille, à mi-chemin entre la poétesse Kathy Acker et la lanceuse d’alerte Chelsea Manning, connue pour avoir été, avant transformation physique, ce soldat américain ayant révélé des documents secrets sur la guerre en Irak. Ce «show» filmé traite les questions de genre et d’actualité avec éclat et efficacité. Si les commissaires défendent à raison leur position, en citant leur note d’intention envoyée en amont aux artistes et partenaires de l’événement, le manque général de clarté dû au foisonnement de sujets tend à brouiller les pistes in situ. Aurait-il fallu resserrer le propos ? La biennale d’art contemporain - Les Ateliers de Rennes doit rester cet «écosystème artistique» à l’essence unique, dont la présence des œuvres s’explique aisément.

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