Record sur record, le marché lave plus blanc

Le 21 juillet 2017, par Vincent Noce
 

Le fils du dictateur équato-guinéen Teodoro Nguema Obiang répond à Paris de l’accusation de détournement de centaines de millions d’euros, engloutis dans un train de vie faramineux. Ses avocats assurent que les biens saisis ne sont pas les siens, mais appartiennent aux compagnies publiques guinéennes. Ce qui ne s’est pas dit, c’est que ce satrape, qui se fait appeler «prince», fut pendant des années le meilleur client d’un antiquaire parisien, Jean Lupu. Ce dernier a été mis en examen l’année passée pour escroquerie et blanchiment, soupçonné d’avoir écoulé un nombre conséquent de faux meubles précieux. Il conteste les accusations, mais ce retournement digne de guignol ne peut manquer de faire sourire ceux qui ne tiennent pas dans leur cœur les sinistres drilles à l’image de «Teodorin». Ce n’est pas drôle, pourtant : Le Monde rappelle que ses deux yachts lui ont coûté 250 M$, soit dix-sept fois le budget annuel de la santé de son petit pays, où un enfant sur dix meurt avant l’âge de 5 ans. Ce personnage s’est déjà vu priver par les autorités américaines de sa propriété de Malibu, avec sa cohorte de voitures de luxe (mais il a gardé son jet). Ce pays ne plaisante pas avec la criminalité économique. Un autre exemple nous en est fourni par l’enquête qui éclabousse Leonardo DiCaprio. La star, qui s’est formé une collection d’art passablement hétéroclite, vient d’annoncer qu’elle remettait au FBI une nature morte de Picasso et un collage de Basquiat, reçus des associés d’un magnat malaisien, Low Taek Jho. Proche du premier ministre Najib Razak, Low est accusé d’avoir détourné 4,5 milliards de dollars en fonds publics, recyclés un peu partout dans le monde, notamment à Hollywood. Révélé par Artnet, le réquisitoire de 250 pages recense dans sa collection un Fontana, qui a aussi établi un record en 2013 chez Christie’s à 21 M$, une tête de femme de Picasso emportée chez Sotheby’s pour 40 M$, deux Calder et un Yves Klein payés 11,2 M$ à une galerie de Monaco, sans compter un Lichtenstein et un quatuor de Marilyn de Warhol. Sotheby’s a consenti un prêt de plus de 100 M$, gagé sur des œuvres d’art, à l’une des sociétés en cause, domiciliée aux îles Cayman.

Ce retournement digne de guignol ne peut manquer de faire sourire ceux qui ne tiennent pas dans leur cœur les sinistres drilles à l’image de Teodorin.

La justice réclame également la saisie des droits sur plusieurs films, dont Le Loup de Wall Street de Scorsese, qui décrit ironiquement le boursicotage sans scrupule des années trente. Le Picasso et le Basquiat ont été payés respectivement 3 et 9 M$ pour être offerts en cadeau d’anniversaire à DiCaprio, qui interprétait le rôle du financier véreux. Il se défend en soulignant avoir lui-même pris contact avec les autorités, jurant qu’il destinait ces cadeaux à ses œuvres caritatives. Le Basquiat a été acheté par une société affiliée à Low, Tanore, à la galerie Helly Nahmad de New York, qui n’avait pas besoin de cette publicité après la succession de scandales ayant éclaboussé la famille. Tanore apparaît aussi comme l’un des premiers acheteurs de la vente qualifiée «d’historique» chez Christie’s en 2013, établissant un record pour Basquiat avec l’achat de Dustheads pour près de 49 M$. Suite aux révélations concernant un Gauguin, la prétendue «œuvre d’art la plus chère au monde» (voir Gazette n° 28, page 9), ce sont donc trois records à la gloire du marché de l’art qui apparaissent comme passablement frelatés. Sans parler des responsabilités éthiques pesant sur les opérateurs devant ce flot d’argent sale, passé des salles de changes aux salles de ventes, ce constat en dit long sur le vide qui porte la spéculation effrénée du marché de l’art.

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