Raymonde Moulin, sociologue de l’art

Le 05 septembre 2019, par Alain Quemin

La chercheuse, qui vient de disparaître à 95 ans, a largement refondé la sociologie de l’art dans les années 1960. Si elle a joué un rôle institutionnel important, sa contribution demeure majeure par ses écrits.

  

Raymonde Moulin est née en 1924, à Moulins, dans une famille de petits notables. Son père, qui était le receveur des postes de la ville, était également conseiller municipal. C’est à Lyon, pendant la Seconde Guerre mondiale, qu’elle effectua sa classe préparatoire littéraire puis le reste de ses études, jusqu’à l’agrégation d’histoire. D’abord professeure dans sa ville natale, elle gagna ensuite Paris et les lycées Molière puis Fénelon. Lasse de devoir enseigner chaque année la même chose (elle expliquait avec humour qu’elle «en avait assez de se lever tous les jours à 8 heures et, année après année, de prendre la Bastille et d’enterrer Robespierre»), Raymonde Moulin entendit parler incidemment du CNRS. Elle demanda conseil à son directeur de maîtrise   son mémoire était consacré à la place de la femme dans la cité grecque  en lui expliquant qu’elle désirait désormais «vivre dans le siècle». Elle fut ainsi orientée vers le sociologue Raymond Aron (1905-1983), qui encadra sa thèse d’État et dont elle devint plus tard une très proche collaboratrice, puisqu’il lui confia le secrétariat général du Centre européen de sociologie historique dans les années 1970. L’esprit d’Aron devait inspirer à la fois l’absence de tout dogmatisme de Raymonde Moulin et un certain détachement devant la bassesse humaine. Forte d’une thèse remarquée sur Le Marché de la peinture en France (éditions de Minuit, 1967), elle effectua toute sa carrière au CNRS  de 1957 jusqu’à sa retraite en 1992  ainsi qu’à l’École des hautes études en sciences sociales à partir de 1985, après un passage de deux ans au Centre universitaire expérimental de Vincennes, alors tout récent (et future université de Vincennes - Saint-Denis). En 1983, elle créa un laboratoire spécialisé, le Centre de sociologie des arts, qui joua un rôle essentiel en termes d’identité du domaine de recherche. Dans toutes ces structures auxquelles elle a contribué, le rôle institutionnel de Raymonde Moulin a été important.
Privilégier le terrain
C’est toutefois en refondant complètement la sociologie de l’art que sa contribution a été la plus décisive. Si, dès les débuts de la discipline en France, au tournant du XXe siècle, une certaine «sociologie esthétique» est apparue autour du maître Émile Durkheim (1858-1917), le terme «sociologie» était surtout une étiquette apposée par les auteurs sur des travaux relevant davantage de l’esthétique. Il est possible de porter un regard proche sur la contribution de Pierre Francastel (1900-1970), qui créa, pour sa part, l’expression «sociologie de l’art», mais dont la place réelle dans le domaine fait, aujourd’hui encore, débat. En rompant résolument tant avec l’approche précédente qu’avec les apories de la filiation marxiste  qui fleurissaient concurremment et envisageaient l’œuvre d’art comme reflet de la société (notamment du mode de production) , Raymonde Moulin a ancré la discipline dans une perspective délibérément empirique. Elle a opté pour une sociologie d’enquête privilégiant le terrain : dans son cas, le marché et le monde de l’art. Cette réorientation s’est faite parallèlement à celle de Pierre Bourdieu (1930-2002) et de ses collaborateurs choisissant, eux aussi, à la même époque, de privilégier l’investigation. Toutefois, dans leur cas, cela s’accompagnait de fortes ambitions théoriques au service desquelles était mis le travail de terrain. Pour sa part, Raymonde Moulin s’en est toujours tenue à une perspective essentiellement analytique, ne soumettant ses données à aucun cadre élaboré pouvant leur faire violence. Dans un entretien avec Élisabeth Caillet publié, en 1994, dans Publics et Musées, elle présentait en ces termes son entreprise du Marché de la peinture en France : «Dans l’introduction […], j’ai décrit la manière dont s’était déroulée l’enquête : observation participante, entretiens, analyse documentaire, études de cas. C’est en ethnologue que j’ai pénétré cet univers d’initiés pour comprendre les mouvements capricieux des valeurs artistiques et les contraintes dont sont justiciables les créateurs. L’ouvrage lui-même résulte d’une approche pluridisciplinaire ; il comporte une esquisse historique, une analyse sociologique des acteurs en situation d’interaction et une analyse proprement économique des différents segments du marché.»
Deux ouvrages décisifs
La dimension fondatrice de ce livre pour la sociologie de l’art peut s’apprécier sous différents points de vue. Dès sa parution, il suscita un fort retentissement. À une époque où le monde et le marché de l’art passaient pour essentiellement opaques voire incompréhensibles dans leurs mécanismes, la sociologue levait le voile sur l’influence de leurs différents acteurs et sur leur contribution à la création de la valeur artistique. Une anecdote résume bien l’impact qu’il connut dans le monde de l’art : Raymonde Moulin s’était entretenue à plusieurs reprises avec le galeriste Daniel Cordier mais n’avait pas osé aller interviewer un de ses artistes, déjà consacré, Jean Dubuffet. Celui-ci l’appela un matin très tôt, pour s’étonner qu’elle ne l’eût pas contacté et pour lui proposer de réparer cette erreur ! S’ensuivirent trois mois d’entretiens, malheureusement restés inédits à ce jour. Raymonde Moulin expliquait que Jean Dubuffet s’était beaucoup livré et n’avait pas hésité à lui expliquer les manœuvres auxquelles il avait recours pour faire augmenter la cote de ses œuvres. L’influence fondamentale du Marché de la peinture en France peut également se mesurer au fait que l’un des plus grands sociologues du XXe siècle, l’Américain Howard S. Becker (né en 1928), auteur des Mondes de l’art (Flammarion, 1988), y trouva une source d’inspiration majeure. En 1992, Raymonde Moulin publie son chef-d’œuvre, L’artiste, l’institution et le marché (Flammarion). Il présente les résultats d’une enquête pionnière sur les artistes plasticiens et se livre à une analyse brillante du système mis en place en France à partir de 1980, lequel prévaut aujourd’hui encore. Dans les années 1960, ses travaux avaient accompagné la décennie Malraux, caractérisée par un fort intérêt pour les arts et l’accès à la culture. Vingt ans plus tard, elle entre en phase avec l’ère Lang et le nouveau souci de démocratie culturelle, plus accueillante envers les arts dans leur diversité et légitimant pleinement la scène contemporaine. La sociologue fait apparaître comment la valeur de l’art se constitue à l’articulation de l’institution et du marché, valeur esthétique et valeur financière se soutenant mutuellement. Si l’héritage laissé par Raymonde Moulin s’avère particulièrement riche, cet ouvrage en constitue la pierre angulaire. Découvrir ou relire ce texte très dense permet, mieux que tout autre écrit de l’autrice, de s’imprégner d’une pensée limpide et pénétrante qui a essaimé en France et dans le monde.

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