Qui a peur de la guerre commerciale ?

Le 12 décembre 2019, par Marcos Costa Leite et Pierre Naquin

La récente bataille menée à grands coups de taxes douanières pourrait n’être pour le marché de l’art, qui a profité de l’arrivée de la Chine, qu’un épiphénomène. Explications.

Photo Zhang Kaiyv

Dans ses relations avec la Chine, Donald Trump n’y est jamais allé avec des pincettes… Depuis sa candidature à l’élection présidentielle, sa rhétorique sur la question a toujours été celle de l’affrontement. Les craintes du président ne sont d’ailleurs pas infondées : la Chine est passée d’un PIB pointant à la cinquième place mondiale en 2005 à la deuxième aujourd’hui, et cela au triple de celui de son poursuivant immédiat, avec, en prime, une croissance annuelle moyenne supérieure à 9 %. L’omnipotence étatsunienne depuis la dissolution de l’URSS, en 1991, est officiellement terminée. Peu de temps après avoir accédé au poste suprême, Donald Trump a mis en pratique ses idées, accusant la Chine de manipulation monétaire, puis imposant des tariffs douaniers sur les importations chinoises. Parmi celles-ci figurent les œuvres d’art, un groupe de biens parmi d’autres touché par ce différend. Mais comment en sommes-nous arrivés là ? On considère généralement qu’un pays n’a pas à dépendre de ses importations. Chaque nation devrait même se concentrer sur ce qu’elle produit de mieux et le vendre. Les déficits commerciaux nuisent de facto à la croissance du PIB, mais les combattre est complexe. Entraver le libre-échange génère des « poids morts » qui lésent les pays concernés. Les États-Unis ont un déficit commercial avec la Chine depuis plusieurs décennies, et l’écart s’est creusé depuis 2010. Ses exportations vers celle-ci ont augmenté, mais ses importations ont progressé à un rythme encore plus soutenu, alimentées essentiellement par le commerce de biens, et non par l’investissement ou les services. Les bas salaires, le nombre d’heures travaillées et l’absence de syndicats en Chine rendent presque impossible pour les entreprises américaines de concurrencer ses coûts de production. Mais l’imposition de tariffs ne règle en rien ce problème. Même si cela nuit aux exportations de la Chine, et sauve peut-être quelques centaines d’emplois américains, le « poids mort » généré fera disparaître d’autres postes dans les deux pays. La décision d’imposer des droits de douane sur les importations chinoises, y compris les antiquités et les œuvres d’art, est en fait un scénario perdant-perdant. La question n’est pas économique, mais politique : qui a le plus à perdre ? Sans essayer de comprendre tout ce qui peut se passer dans l’esprit de Donald Trump, d’autres facteurs ont certainement été décisifs dans sa décision d’imposer ses tariffs : la découverte de logiciels espions dans certains appareils électroniques chinois, la victoire incontestable de Huawei dans la course à la 5G et la nécessité de créer un ennemi politique extérieur, une manœuvre classique et efficace, surtout avant des échéances électorales. La Chine, quant à elle, a connu un ralentissement spectaculaire de sa croissance depuis 2010, passée de 10,6 % par an à 6,6 % en 2018, celle-ci ayant été largement financée par la dette. Par conséquent, le timing est en faveur de M. Trump : en cherchant un moyen de réduire son endettement tout en continuant à générer de la croissance, la Chine est plus vulnérable face à l’intensification d’une guerre commerciale. Dans cette perspective, le commerce de l’art ne joue aucun rôle, ni économique ni politique : il en est le poids mort.
La Chine, amie du marché l’art
En 2008, la Chine ne représentait que 9 % du marché mondial de l’art, alors que sa population constituait le tiers du total mondial. Aucun grand musée américain n’avait organisé de rétrospective d’artistes chinois, et Juin-octobre 1985 de Zao Wou-ki, le tableau chinois le plus cher jamais vendu aux enchères (65,2 M$ en 2018), valait encore 2,3 M$. En seulement trois ans, le pays avait accaparé en 2011 30 % d’un marché de 64 milliards de dollars, les États-Unis arrivant en deuxième position avec 29 %, soit une augmentation fulgurante de 13,6 milliards de dollars de volume de marché. La Chine n’a certes pas été capable de conserver la première place longtemps, mais elle représente depuis environ 20 % du marché mondial. De nombreuses galeries américaines et européennes se sont installées en Chine dès 2011. Elles ont vu le commerce de l’art s’y épanouir, en même temps que le reste de l’économie. La croissance spectaculaire a généré des centaines de milliardaires, de soixante-dix-neuf en 2010 à quatre cent soixante-seize en 2018, juste derrière les États-Unis (cinq cent quatre-vingt-cinq). Et le marché de l’art aime les milliardaires… Des figures excentriques sont apparues, comme le célèbre Liu Yiqian, connu pour avoir siroté son thé dans une tasse de l’empereur Qianlong, alors record mondial pour une antiquité chinoise. Ce qui illustre une autre caractéristique du marché chinois continental : les antiquités en sont le cœur. En effet, la peinture record de Zao Wou-ki comme la plupart des œuvres modernes ou contemporaines chinoises sont vendues à Hong Kong. Cette province semi-autonome bénéficie d’un système capitaliste et de lois commerciales très libérales, hérités de l’occupation britannique : pas de taxes à l’importation ni à l’exportation. Aussi, toute escalade de guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine ne lui nuirait pas. Les milliardaires chinois y affluent pour acheter et vendre des œuvres d’art sans avoir à payer d’impôt. Si les troubles politiques actuels constituent une menace pour la stabilité de cette région, aucun changement dans ses pratiques commerciales libérales n’est annoncé. En 2017, selon le United States International Trading Committee, 107,2 M$ d’antiquités chinoises et 114,5 M$ d’œuvres d’art contemporain chinoises ont été importées, représentant seulement 0,3 % du marché mondial de l’art. Dans la guerre commerciale actuelle, ces œuvres subiraient un droit d’importation de 15 %, ce qui aurait peu d’effet sur le commerce mondial. François Curiel, président de Christie’s en Europe et Asie, explique : « Le volume des transactions artistiques entre les États-Unis et la Chine est désormais, dans les faits, impossible à définir. Les vendeurs peuvent choisir de vendre dans n’importe quel pays et, de même, les acheteurs peuvent acheter n’importe où, Internet ajoutant une nouvelle dimension. Les collectionneurs chinois qui ont développé une appétence forte pour l’art occidental choisissent souvent de les acquérir dans des salles de ventes ou des galeries à l’étranger. En même temps, l’art contemporain chinois, en particulier pour les artistes émergents, continue d’être collectionné par des connaisseurs européens et américains par le biais de divers canaux de vente, en Chine ou ailleurs dans le monde. » Ainsi, les collectionneurs chinois peuvent acheter ou vendre leurs œuvres à Londres ou à Hong Kong au lieu de New York. Le montant de 221 M$ pourrait diminuer, non pas parce que les Américains cessent d’acheter des œuvres d’art chinoises (ou réciproquement), mais parce qu’il sera désormais calculé sur la base de l’importation d’un pays non soumis aux tariffs. Avec plus de dix milliards de dollars d’échanges commerciaux annuels, les grands acteurs du marché de l’art ont, d’une manière ou d’une autre, largement profité de la Chine. Le marché sera donc nécessairement quelque peu touché par cette guerre commerciale, mais son impact sera en partie atténué par une nouvelle localisation des ventes. Pour tous les acteurs, le bilan global devrait rester encore longtemps très positif.

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne