Quand Szafran rejoignait Pollock

Le 19 décembre 2019, par Caroline Legrand

Considéré comme l’un des artistes les plus singuliers de sa génération, Sam Szafran est décédé le 14 septembre dernier. Une grande peinture de 1958 révélera, à Saint-Valery-en-Caux, les premières années de sa riche carrière.

Sam Szafran (1934-2019), Dans le ventre d’H, technique mixte sur bois, 1958, 196 272 cm (détail).
Estimation : 30 000/60 000 

Sam Szafran avait 24 ans lorsqu’il a peint cette monumentale technique mixte sur bois de 272 cm de largeur, décrochée il y a peu des murs de la salle de musique d’une villa en bord de mer. Les grands-parents des actuels propriétaires l’ont achetée directement auprès de l’artiste, devenu un ami de la famille. Szafran a pris soin de dater l’œuvre au dos, précisant même le mois (août), et a choisi son titre mystérieux après mûre réflexion, barrant son premier choix pour finalement la baptiser Dans le ventre d’H… Bien sûr, au premier regard, on ne reconnaît pas le travail de cet artiste désormais mondialement connu pour ses aquarelles et pastels, décrivant des intérieurs d’atelier, des escaliers sans fin ou des personnages assis sur un banc… Autant de tableaux sur le point d’être envahis par une forêt vierge. Un travail figuratif, tendant même à un réalisme extrême, qui tranche totalement avec celui proposé ici, issu en droite ligne de l’action painting américain, avec son traitement éminemment expressif de la matière et de la couleur, qui rappelle le dripping auquel Jackson Pollock donne naissance en 1947. Une création en forme de libération pour Sam Szafran, qui vécut une véritable tragédie durant la Seconde Guerre mondiale. Il a toujours gardé le «besoin, pour sortir quelque chose, de sortir du chaos». Né en 1934 dans une famille d’émigrés juifs polonais, Samuel Berger a d’abord eu une enfance difficile dans le quartier des Halles à Paris, avant que les nazis ne déportent presque toute sa famille, exceptée sa mère. Il échappera lui-même, par miracle, à la rafle du Vél’ d’Hiv, en juillet 1942, mais sera interné au camp de Drancy, en 1944, d’où il sera libéré après l’arrivée des Américains. Szafran a alors 10ans. Au lendemain du conflit, il est envoyé par la Croix-Rouge en Suisse mais il retrouve bientôt sa mère et sa sœur, avec lesquelles il part pour l’Australie, de 1947 à 1951, chez son oncle maternel. La guerre et ces années douloureuses ont laissé des traces mais lui ont aussi donné des ambitions, se heurtant parfois à l’avis de sa famille, qui ne souhaite pas qu’il devienne artiste. Il disait ainsi avec humour : «La guerre m’a sauvé. Je me suis émancipé très jeune. Sinon, j’aurais été tailleur 
Les années suivantes sont celles de la formation, non aux Beaux-Arts, où il échoue au concours d’entrée, mais à la plus libre académie de la Grande Chaumière entre 1953 et 1958. Là, il reçoit l’enseignement fondamental d’Henri Goetz, et découvre la vie de bohème, entre alcool et drogue, de Montparnasse à Saint-Germain-des-Prés, auprès de grands artistes comme le jazzman Chet Baker et Alberto Giacometti, qui deviendront ses amis, ou encore Yves Klein et Jean-Paul Riopelle. Ouvert à tout, Sam Szafran est encore sauvage, associal. Il osera même dire à Pablo Picasso, le jour de leur rencontre dans le sud de la France 
: «Un jour, je prendrai votre place.» Audacieux, voire présomptueux, il était avant tout libre. Sa personnalité tumultueuse donna naissance à une œuvre unique, cheminant de l’abstraction jusqu’à un style éminemment personnel.

mercredi 01 janvier 2020 - 14:15
Saint-Valery-en-Caux - 6, rue des Caraques - 76460
Roquigny
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