Quand Naples se piquait d’écaille

Le 28 septembre 2018, par Jean-Louis Gaillemin

Tous les deux ans, Alexis et Nicolas Kugel nous invitent à découvrir un domaine méconnu ou insolite du monde des objets. Cette année, c’est l’écaille de tortue incrustée de nacre et «piquée d’or» qui nous attend dans les salons de l’hôtel Collot.

Giuseppe Sarao, aiguière de forme contournée à décor de lambrequins, Naples, vers 1735-1745, écaille piquée d’or et de nacre, signée en haut de l’anse «GS FN», 21,8 x 21,6 x 21,7 cm.
Provenance : baron Henri de Rothschild (1872-1947).

© galerie J. kugel

Les frères Kugel nous ont habitués à des expositions spectaculaires, auxquelles participent parfois de grands musées comme la Voûte verte de Dresde, la Frick Collection de New York ou l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. Après Neuber, orfèvre minéralogiste à la cour de Saxe, l’orfèvrerie en vermeil de Strasbourg ou les horloges à automates de la Renaissance, ce sont les objets en écaille incrustée d’or et de nacre qui ont la vedette. Rares sur le marché en dehors de l’importante collection Qizilbash, passée en vente à Paris en 2016 , les objets réunis ici sont l’occasion unique d’approcher un art aussi méconnu que séduisant. Importée d’Asie et d’Afrique par les compagnies portugaises dès la Renaissance, l’écaille a tout d’abord été utilisée pour des accessoires de mode, peignes, broches et éventails, ou des manches de canne et d’armes. Puis les ébénistes ont commencé à la marier à l’ivoire ou à l’argent, pour servir de cadre à des compositions de bois précieux, avant qu’André Charles Boulle n’en fasse l’un des éléments de ses fameuses marqueteries.
 

Giuseppe Sarao, plat ovale polylobé à motifs de chinoiseries, Naples, vers 1735-1745, écaille piquée d’or et de nacre, signé «Sarao F», 32 x 24 cm.Pro
Giuseppe Sarao, plat ovale polylobé à motifs de chinoiseries, Naples, vers 1735-1745, écaille piquée d’or et de nacre, signé «Sarao F», 32 x 24 cm.
Provenance : baron Henri de Rothschild (1872-1947).
© Galerie J. Kugel

un précieux savoir-faire
Pour être travaillée, la matière doit être chauffée à l’aide d’eau bouillante et d’huile d’olive, avant d’être moulée et façonnée. Mais ce qui va lui donner une beauté inattendue, c’est l’usage de l’or et de la nacre, qui animent sa transparence mordorée. Cet usage naît simultanément à Paris, aux Pays-Bas et en Allemagne au début du XVIIIe siècle. Dans un premier temps, l’or et la nacre sont appliqués sous forme de découpes, comme dans une marqueterie. Puis se développent les incrustations : le «piqué» proprement dit, consistant à piquer un fil d’or dans l’écaille encore molle, avant de le couper, ou le «coulé», en allongeant puis enfonçant dans celle-ci plusieurs fils d’or, de manière horizontale. Seuls les tartarugari napolitains du mot tartaruga, «tortue» en italien sauront combiner aplats, lignes et points pour faire scintiller l’écaille avec la virtuosité de brodeurs. L’essor de ces ateliers doit beaucoup à l’accession au trône de Naples de Charles de Bourbon, fils du roi d’Espagne, en 1734. Premier souverain à y résider, il est décidé à développer le rôle culturel de sa capitale. On lui doit l’érection des palais de Capodimonte, Caserte, Portici, et la rénovation du Palais royal. Il soutient les fouilles d’Herculanum et de Pompéi, dont il installe les trésors à Portici, et crée une académie pour les publier. Le souverain protège et encourage également les arts, en créant des manufactures de porcelaine à Capodimonte, de tapisseries et d’armes, et récupère l’atelier de pierres dures de Florence. Les plus célèbres tartarugari, Giuseppe et Gennaro Sarao, Antonio de Laurentis, Julian Tagliaferro ou Nicola de Turris, sont installés sur la place du Palais royal. Comme la porcelaine de Capodimonte, leur production compte parmi les cadeaux diplomatiques traditionnels, offerts par le roi lors des réceptions solennelles d’ambassades. L’importance accordée à celle de la Sublime Porte en 1741 explique que nombre de «piqués» se trouvent aujourd’hui à Topkapi. Les écailles piquées font aussi partie des souvenirs que doivent rapporter chez eux les «grands touristes» anglais. Parmi les objets ainsi ornés les plus répandus figurent petites boîtes, tabatières, coffrets, aiguières et leurs bassins, caves à liqueurs, bougeoirs et écritoires, plus rares étant les petits cabinets et les armoires miniatures. Exceptionnels sont les meubles tels que la table du musée de l’Ermitage, prêtée pour l’exposition. Pour leurs décors, les tartarugari, comme tous les artisans, ont besoin de modèles, qu’ils trouveront dans des recueils publiés à Paris et surtout à Augsbourg, haut lieu du piratage et du recyclage des gravures d’ornement. Si certaines pièces d’exception tirent directement leur iconographie des grotesques de la Renaissance ou de Jean Bérain, ce sont plutôt les Augsbourgeois, comme Paul Decker le Jeune ou Jean Christoph Weigel, qui vont proposer une grammaire ornementale «baroque bien tempérée», utilisable dans toute l’Europe. Leurs bandeaux, rinceaux et encadrements sont prêts à être employés aussi bien par les graveurs sur verre, les orfèvres, que nos Napolitains. Dès les années 1740, les ornements rococo donneront encore plus de légèreté aux broderies d’or des tabatières et des «carnets de bal».

 

Giuseppe Sarao, grand coffret à décor de chinoiseries sur quatre pieds en forme de tortue, Naples, vers 1735-1740, écaille piquée d’or et de nacre, si
Giuseppe Sarao, grand coffret à décor de chinoiseries sur quatre pieds en forme de tortue, Naples, vers 1735-1740, écaille piquée d’or et de nacre, signé sur le bord en or «Sarao fecit Napoli», l’intérieur du couvercle orné des armoiries de Charles de Bourbon, roi de Naples, 28 x 42 x 33,5 cm.
Provenance : sir Julian Goldsmid (1838-1896).
© Galerie J. Kugel


Pour animer les surfaces, Martin Engelbrecht, graveur et éditeur d’Augsbourg, propose des collections de personnages européens ou chinois «prêts à découper». Utilisés jusque-là pour décorer les meubles en arte ou lacca povera, et parfois même des cabinets entiers comme au château de Milotice, en Moravie, ils vont s’inviter dans les cartouches et s’insinuer dans les rinceaux des objets en piqué. La qualité du décor dépend du talent de l’artiste, qui doit faire dialoguer l’ornement et le figuratif, sans qu’aucun ne l’emporte sur l’autre. La lecture de ces objets est faite de surprises, de décalages, de collages. Quand on s’approche, les scènes les plus cohérentes se décomposent en différentes petites anecdotes : sur le fond d’un plat, un Occidental bavarde avec un Turc ; on découvre plus loin un berger et son chien, trois moutons, et plus haut des ruines antiques, un obélisque et un fortin. Chaque sujet isolé flotte sur un petit nuage formé d’un réseau transparent de points d’or. Dans les petits meubles ou objets, les ornements grotesques structurent les surfaces avec régularité, mais dans le cas d’un plateau d’écritoire, par exemple, la disposition des creux destinés aux accessoires permet aux rinceaux et cartouches décoratifs de s’épanouir de manière plus anarchique. Dans les interstices s’installent ainsi de petites chinoiseries, ici et là quelques monstres, comme un dragon ailé et une sirène, tandis qu’une tête de Maure coiffée d’un lézard et un masque mou s’insinuent dans une volute. Sur le marli, des réseaux de piqués encadrent de petits personnages d’or ou de nacre. Parfois, c’est l’ornement lui-même qui s’anime, lorsque deux antennes piquetées donnent au cartouche une allure de papillon, ou que des essaims d’oiseaux sont suggérés à l’horizon par quelques pointillés. Op art avant l’heure, il arrive que les réseaux de piqués jouent entre eux : en témoignent ces rinceaux qui s’élancent, légers et discrets, sur une trame géométrique régulière. C’est ici que l’écaille joue son rôle magique : elle revêt le fond sur lequel cette combinatoire se déploie, mais ses marbrures et sa surface irrégulière brouillent avec bonheur la vision. Il suffit de bouger l’objet, que la transparence l’emporte sur l’opacité, pour qu’une image s’efface et qu’une autre apparaisse, ajoutant du mystère et de la curiosité. Au XIXe siècle, les grands collectionneurs comme lord Hertford et son fils Richard Wallace, les familles Goldsmid, Stern, Salomon et Rothschild, prennent le relais des «grands touristes» du siècle précédent. Ils se fournissent souvent chez les grands antiquaires spécialisés dans l’objet de «haute curiosité» comme les Löwenstein, installés à Francfort, Vienne et Londres, ou une génération plus tard Frédéric Spitzer, installé à Paris. Les Rothschild étaient particulièrement friands de ces créations, à l’image du baron Mayer Carl de Francfort : à sa mort, une partie de sa collection revint à sa fille Adèle, baronne Salomon de Rothschild, qui en légua une grande partie au Louvre. En France, ce sont les barons James et Gustave qui s’y intéressent, et en Angleterre les barons Lionel et Ferdinand lequel conservera sa collection à Waddesdon Manor, où elle se trouve toujours. Dans le savant catalogue accompagnant l’exposition, Alexis Kugel ne résiste pas au plaisir de citer une dernière collectionneuse, la reine Mary. Celle-ci avait en effet pour habitude, lors de ses visites, de s’extasier avec une telle insistance devant les objets qui la séduisaient que ses hôtes ne pouvaient faire autrement que de lui en faire présent… dès le lendemain. Les piqués de la collection royale britannique témoignent encore aujourd’hui de son goût.
 

À lire
Le catalogue de l’exposition,
rédigé par Alexis Kugel, éditions Monelle Hayot, 272 pages, 65 €.
Alvar Gonzáles Palacios,
Il Tempio del gusto : Roma e il regno delle Due Sicilie, Milan, Longanesi, 1984,
réédition Neri Pozza, 2000.
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