Pierre Molinier, maître de l’ambiguïté

Le 04 novembre 2016, par Alexandre Crochet

Artiste transgressif adepte du mélange des genres, Pierre Molinier adorait semer le trouble dans ses photographies. La vente de ses archives permet de lever le voile sur ses pratiques avant-gardistes.

Pierre Molinier (1900-1976), Deux autoportraits légendés - 1965, tirage argentique sur papier perlé et tirage argentique sur Agfa doux, collés sur la page 61 de la première maquette du Chaman et ses créatures, 23 x 18,5 cm (la page).
Estimation : 5 000/7 000 €

Qui était Pierre Molinier ? Un pionnier de la performance, un provocateur, un pornocrate ? Difficile de trancher, tant le mystère de sa trajectoire demeure. Il était en tout cas un véritable artiste, adepte d’un érotisme parfois très poussé, où il jouait le premier rôle. Sous Napoléon III, la sulfureuse comtesse de Castiglione, si elle n’était pas directement artiste, avait fait réaliser quatre cent cinquante portraits photographiques de sa personne, choisissant de se représenter diversement en grande figure de la mythologie et faisant rehausser à la gouache ces images. Un siècle auparavant, le chevalier d’Éon se travestissait en femme pour mieux exercer son métier d’espion, et se prétendait hermaphrodite. Pierre Molinier, lui, a combiné narcissisme et travestissement pour en faire un art, à travers son médium de prédilection, la photographie. Provenant essentiellement de sa fille Françoise, la vente de ses archives, le 14 novembre prochain, pendant le salon Paris Photo, est un événement. La dispersion offre quantité de «choses jamais vues, à l’origine de ses photographies», confie le commissaire-priseur Christophe Joron-Derem. Réunis au sein d’un catalogue très soigné, ces 160 lots  certaines photos démarrent à moins de mille euros  retracent aussi un parcours hors normes, l’éclosion et la fabrique d’un talent venu sur le tard. «Narcisse sublimé au physique d’adjudant-chef «, écrit Frédéric Beigbeder en préface du catalogue, Molinier naît en 1900 à Agen. À l’âge de 22 ans, il s’installe à Bordeaux comme peintre en bâtiment, à l’instar de son père. En parallèle, quand il ne repeint pas les façades, il manie pour lui-même le crayon et le pinceau. Très vite, il sort de l’isolement et participe au lancement du Salon des artistes indépendants à Bordeaux, où il va exposer ses toiles, qui évoluent dans les années 1930 vers l’abstraction, puis vers un certain ésotérisme. Dans la bonne société, son art ne passe pas inaperçu, d’autant qu’il affiche un contenu de plus en plus érotique. En 1951, son Grand Combat, un couple en pleine action, fait scandale au Salon et sera censuré.
 

Pierre Molinier (1900-1976), Deux autoportraits légendés - 1965, tirage argentique sur papier perlé et tirage argentique sur Agfa doux, collés sur la
Pierre Molinier (1900-1976), Deux autoportraits légendés - 1965, tirage argentique sur papier perlé et tirage argentique sur Agfa doux, collés sur la page 61 de la première maquette du Chaman et ses créatures, 23 x 18,5 cm (la page).
Estimation : 5 000/7 000 €
Les Hanel 1 - Collage original, 1969, collage pour la planche 33 du Chaman et ses créatures, 25,5 x 18 cm (détail). Estimation : 10 000/15 000 €
Les Hanel 1 - Collage original, 1969, collage pour la planche 33 du Chaman et ses créatures, 25,5 x 18 cm (détail).
Estimation : 10 000/15 000 €






























La bénédiction de Breton
À Bordeaux, Molinier sent bien que son travail est trop novateur pour cette grande ville de province corsetée. Il cherche à élargir son cercle, écrit à Malraux, visiblement sans succès. En 1955, il prend sa plume et envoie une missive à André Breton. Bien lui en a pris. Le mandarin parisien est séduit par sa démarche. Il lui propose d’exposer dans la capitale ! « Vous êtes aujourd’hui le maître du vertige, d’un de ces vertiges que Rimbaud s’était donné à tâche de fixer […] mais peut-être ai-je été en profondeur assez touché par votre premier envoi pour que s’ouvrît chez moi cette fenêtre bleue qui donne sur l’éperdu », lui écrit-il  leur correspondance se trouve aujourd’hui à la BnF. Voilà Molinier adoubé par le patron des surréalistes. «Sa lettre tombait bien pour Breton qui essayait de fédérer à nouveau les troupes surréalistes, explique Jean-Luc Mercié, grand spécialiste de l’artiste et auteur d’une monographie (éd. Les presses du réel). C’est Breton qui l’a sorti de son ghetto bordelais et il a rédigé une préface sur laquelle Molinier va vivre pendant des années». Cette fameuse préface, c’est celle de son exposition parisienne à la galerie L’Étoile scellée de Breton. «D’une fusion de joyaux entre lesquels domine l’opale noire, écrit ce dernier, le génie de Molinier est de faire surgir la femme non plus foudroyée mais foudroyante, de la camper en superbe bête de proie. La vertu de son art, qui se veut délibérément magique […] est d’enfreindre la loi qui veut que toute image peinte, si évocatrice soit-elle, demeure malgré tout objet d’illusion consciente.» Grâce au soutien du maître, le Bordelais va participer à plusieurs numéros de la revue Le Surréalisme, même, mais aussi à l’Exposition internationale du surréalisme (EROS), à la galerie Cordier en 1959. Il va jusqu’à offrir à Breton deux peintures, dont l’une, l’étonnante Comtesse Midralgar, sera proposée dans cette vacation (40 000 à 50 000 €). Dans sa réponse aux courriers de Molinier, Breton mentionne ses tableaux, mais aussi ses photographies, « aussi belles que scandaleuses». Au milieu des années 1950, « cet homme à femmes, cavaleur, lentement se retire et s’invente un autre érotisme », commente le commissaire-priseur Christophe Joron-Derem. Il abandonne son travail alimentaire pour se tourner vers la photographie. «Molinier est un late bloomer, un artiste à l’éclosion tardive, observe encore Jean-Luc Mercié. À 55 ans, il entre en possession de son temps et de son génie, et va construire son œuvre en deux décennies». Ses fantasmes les plus échevelés, Molinier va les élever au rang d’œuvres d’art. Si ponctuellement il immortalise quelques modèles qui n’ont pas froid aux yeux  du peintre suisse Luciano Castelli, dont l’univers résonne avec le sien, à Hanel, qui a aussi travaillé avec l’activiste viennois Hermann Nitsch , c’est surtout lui-même qu’il préfère. Fétichiste de ses propres jambes, il va jusqu’à les mouler pour composer des mises en scènes sophistiquées où elles s’entremêlent joyeusement. Voilà pour la version sage de son art.

Les Jeux - Collage original finalisé, 1965, collage du photomontage de la planche 28 du Chaman et ses créatures, composé de deux tirages sur Agfa doux
Les Jeux - Collage original finalisé, 1965, collage du photomontage de la planche 28 du Chaman et ses créatures, composé de deux tirages sur Agfa doux, 12,5 x 25 cm.
Estimation : 12 000/15 000 €
Grande Mêlée - Photomontage, 1968, tirage argentique d’époque sur Agfa doux, planche 54 du Chaman et ses créatures, 23 x 27 cm. Estimation : 15 000/20
Grande Mêlée - Photomontage, 1968, tirage argentique d’époque sur Agfa doux, planche 54 du Chaman et ses créatures, 23 x 27 cm.
Estimation : 15 000/20 000 €

















Le travestissement de l’artiste et celui de l’image
Car Molinier va beaucoup plus loin. Performeur avant la lettre, il paie de sa personne sans se faire prier. Plus tout jeune, il se maquille, enfile des bas de soie, se travestit en femme, se compose un visage juvénile. Les recherches de ce pionnier du transgenre culminent dans son personnage de «Chaman», être mystérieux et masqué en talons aiguilles, doté des attributs des deux sexes, poitrine féminine et membre masculin, une image iconique. Quoi de mieux qu’un autoportrait, sinon un double autoportrait ? Sur certaines photographies, Molinier se représente en tenue d’Adam, en homme, faisant l’amour à son double féminin. «La photographie lui a permis de prendre conscience de la beauté de son corps et d’accomplir un inceste avec lui-même », note Christophe Joron-Derem. Molinier crée des mises en scène à l’aide d’accessoires : un paravent, un tabouret, des fouets et autres objets érotiques, qui d’ailleurs figurent dans la vente. Ce happening intime devient plus complexe encore en recourant à des dessous chics, à des masques ou des poupées. Puis vient le travail artistique. Comme le révèlent les pièces présentées au feu des enchères, il assemble des collages pour inventer des compositions, des photomontages que l’on jugerait aujourd’hui dignes du logiciel Photoshop. Un double travestissement en quelque sorte, celui de l’artiste et celui de l’image produite. «Molinier réalisait tous les tirages lui-même chez lui, par contact, d’où un format limité », précise l’expert de la vente Antoine Romand, qui a travaillé en étroite collaboration avec Jean-Luc Mercié et qui, sur près de cinq cents images, en identifie environ cinquante inscrites dans l’histoire de la photographie. Estimant sans doute qu’il avait fait le tour de la question et donné le meilleur de cet autre lui-même, Molinier se donne la mort  comme son père   d’un coup de revolver, en 1976. Aujourd’hui, «l’œuvre de Molinier a cessé d’être cachée sous des piles d’ouvrages pornos poussiéreux au fond des ruelles baudelairiennes», écrit Frédéric Beigbeder dans la préface du catalogue de la vente. Ses jeux érotiques érigés en art sont désormais reconnus. La ville de Bordeaux lui a consacré une exposition en 2005. La puissante galerie Kamel Mennour a montré plusieurs fois depuis 2000 ses photos, qui participent régulièrement à des accrochages sur le surréalisme ou sur la subversion artistique. Comme l’écrit Beigbeder, « le scandale finit toujours par être récupéré par l’establishment».

À SAVOIR
Vente des Archives Pierre Molinier Lundi 14 novembre, à 19 h, Drouot-Richelieu, salle 7-9.
Exposition du mercredi 9 au dimanche 13 novembre Maison européenne de la photographie 5/7, rue de Fourcy, Paris IVe.
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