Pierre Bergé la lecture pour soi, des livres pour tous

Le 07 octobre 2016, par Anne Foster

Il a consacré à sa passion beaucoup de temps, de sentiment et de moyens. Après le florilège de la première vente, la deuxième dispersion de sa bibliothèque est une fête littéraire axée sur le XIXe siècle.

Arthur Schopenhauer (1788-1860), Die Welt als Wille und Vorstellung [Le Monde comme volonté et comme représentation], Leipzig, F. A. Brockhaus, 1819, fort in-8°, 726 pp, 1 planche dépliante ; reliure en demi-vélin ivoire à la Bradel vers 1880.
Estimation : 40 000/60 000 €

La bibliothèque de Pierre Bergé est le reflet de l’homme et de ses goûts. Elle est, comme lui, ouverte sur le monde, sans frontières de langue ni de genre, reliant les anciens et les modernes pour célébrer l’essentiel  : la littérature. À ses yeux, elle forme une constellation, un univers merveilleux où l’énergie créatrice de l’esprit humain se diffuse. Ainsi, pour cette deuxième vacation, on arpentera le foisonnant XIXe siècle avec délice  et en toute liberté. Les livres forment un tout, et s’offrent à tous selon l’humeur, le temps, l’esprit de découverte. Comme d’extraordinaires agapes. On savoure un auteur dit mineur, des textes méconnus de grands écrivains, des manuscrits aussi beaux que des tableaux ; on participe à un jeu de pistes éclairant les relations multiples que ces créateurs tissent entre eux par leurs envois ; on chemine sur les chemins plus éthérés de la philosophie, autre centre d’intérêt de Pierre Bergé, qui occupe ici une place particulière. Homme épris de liberté, il s’est intéressé aux œuvres de Schopenhauer, Nietzsche, Kierkegaard et Marx, qui invitent à une réflexion sur la société, la libre détermination de l’homme ou pas , son asservissement par les sens, par une action irraisonnée ou par les forces économiques. Autant de questions existentielles qui ont nourri les grands courants philosophiques du XXe siècle.
 

Harriet Beecher Stowe (1811-1896), Uncle Tom’s Cabin; or, Life among the Lowly, Boston, John P. Jewett & Company, 1852. 2 volumes in-8°, 3 planches ho
Harriet Beecher Stowe (1811-1896), Uncle Tom’s Cabin; or, Life among the Lowly, Boston, John P. Jewett & Company, 1852. 2 volumes in-8°, 3 planches hors texte ; 322 pp., 3 planches hors texte. Édition originale : exemplaire de première émission.
Estimation : 2 000/3 000 €

Schopenhauer, père de l’existentialisme
Schopenhauer, par exemple, se revendique comme l’héritier de Kant, auquel il rattache aussi bien Platon et Aristote que les textes indiens bouddhistes, à l’époque nouvellement traduits. Un questionnement sur la connaissance  le principe socratique, fondateur de la philosophie occidentale  avec, chez le penseur allemand, un penchant désespéré. L’homme, partie du monde, est régi par des lois indépendantes de sa volonté ; celle-ci le différencie de l’animal par son intellect et la représentation qu’il se fait de l’univers. Schopenhauer, avant Darwin, souligne l’origine animale de l’homme. Paradoxe philosophique… Un exemplaire de son texte fondateur, publié dès 1819, Die Welt als Wille und Vorstellung [Le Monde comme volonté et représentation]  un des dix sur grand papier hollande dont deux seulement sont connus à ce jour, le seul connu en mains privées  est un des fleurons de ce chapitre, estimé autour de 40 000 €. Le philosophe était contemporain de Goethe, croisé chez sa mère, romancière qui tenait salon à Weimar. Il le rencontra par la suite à diverses occasions. Le héros de la littérature allemande, et des romantiques, est également bien représenté par des œuvres de jeunesse, Götz von Berlichingen mit der eisernen Hand. Ein Schauspiel (1773), évaluée environ 2 000 €, et de maturité : Les Affinités électives (1810), édition originale de la première traduction française, exemplaire de Jérôme Bonaparte (4 000 €). Témoignage de la volonté de Pierre Bergé de transmettre le patrimoine littéraire, la majorité des livres étrangers sont proposés dans la langue où ils ont été écrits. Ainsi, on remarque un exemplaire des Aventures de Tchitchikov ou les Âmes mortes, Moscou, 1842, de Gogol, satire féroce de la société provinciale. Elle fut reçue par la critique progressiste comme un réquisitoire contre le servage. Ce volume, habillé à l’époque d’une reliure russe, est attendu autour de 10 000 €. En écho, le roman d’Harriet Beecher Stowe, Uncle Tom’s Cabin; or, Life among the Lowly, Boston, John P. Jewett & Company, 1852, exemplaire de l’édition originale et de première émission, a contribué à défendre la cause abolitionniste avant la guerre de Sécession ; son impact sur la société américaine tant pour le Nord que pour le Sud fut déterminant (plus d’un million d’exemplaires furent vendus). Ce livre est aujourd’hui estimé 2 000 € environ.

 

Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832), Goethe’s Schriften, Leipzig, Georg Joachim Göschen, 1787-1790, 8 volumes petit in-8° : demi-veau fauve à coins
Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832), Goethe’s Schriften, Leipzig, Georg Joachim Göschen, 1787-1790, 8 volumes petit in-8° : demi-veau fauve à coins, dos lisses filetés or, tranches vertes (reliure allemande de l’époque).
Estimation : 6 000 €/8 000 €

Sade, Mallarmé et les grands noms du XIXe français
La Révolution marque un temps suspendu dans la littérature française. Enfermé à la Bastille, puis à Charenton, Sade poursuit son œuvre. Aux côtés des textes sulfureux comme La Nouvelle Justine, ou les Malheurs de la vertu ; suivie de l’histoire de Juliette, sa sœur, Paris, 1799-1801, en dix volumes, dont un exemplaire de l’édition originale, avec la suite de 101 estampes dessinées sous la direction du marquis, est évalué quelque 40 000 €, on découvre un ouvrage moins connu : Histoire secrète d’Isabelle de Bavière reine de France. Dans laquelle se trouvent des faits rares inconnus, ou restes dans l’oubli jusqu’a ce jour, et soigneusement étayés de manuscrits authentiques allemands, anglais et latins, Paris, 1813. Ce manuscrit complet, pour lequel il faut compter environ 60 000 €, reprend à travers la confrontation Jeanne d’Arc - Isabelle de Bavière, l’opposition entre la vertu et le vice, que l’on retrouvera chez Mallarmé. Les romans gothiques anglais vont nourrir le romantisme. Une vague d’anglomanie apparaît dans l’œuvre de Victor Hugo, dont l’admiration pour Shakespeare va changer radicalement les règles de l’écriture dramatique et les diverses formes de versification. Le chantre national est représenté sous toutes ses facettes : poète, romancier, dramaturge et dessinateur. Un exemplaire de La Légende des siècles. Nouvelle série, imprimé pour Paul de Saint-Victor(1827-1881), ami proche d’Hugo, a été relié avec, en tête, un dessin du poète sur peau de vélin, figurant les tours de Notre-Dame, le prénom Victor à terre, et le nom Hugo s’élevant en volutes dans le ciel. Son estimation ? Aux alentours de 60 000 €, tout comme les manuscrits de cinq poèmes, composés entre 1830 et 1854, de Gérard de Nerval, dont l’un est titré À Victor Hugo. Les Doctrinaires. Tout un chapitre est consacré à Gustave Flaubert, certainement l’auteur de prédilection de Pierre Bergé. On retient le manuscrit, l’un des derniers en mains privées, de Par les champs et par les grèves. Voyage en Bretagne, «remarquable, comme le souligne la notice du catalogue, non seulement pour sa valeur littéraire, mais par sa beauté même, avec ses pages lacérées de ratures et de corrections, dont l’abondance trahit l’acharnement de Flaubert à atteindre la perfection du style». Il est assorti d’une estimation indicative de 300 000 €. Autre manuscrit, mythique, celui des Noces d’Hérodiade. Mystère (voir page 18). «Il renferme l’intégralité des états et des ébauches du grand poème qui occupa Stéphane Mallarmé de 1864 à sa mort», lit-on dans le catalogue. Dire que le cercle des mallarméens est en émoi constitue un euphémisme… Il faut compter environ 400 000 € pour ce poème mystérieux, virginal et glacé, auquel Mallarmé passait ses hivers, l’été étant consacré au Faune, son pendant solaire et sensuel.

 

Stéphane Mallarmé (1842-1898), Les Noces d’Hérodiade, Mystère, manuscrit autographe de 116 feuillets sur papier fin de différents formats et un buvard
Stéphane Mallarmé (1842-1898), Les Noces d’Hérodiade, Mystère, manuscrit autographe de 116 feuillets sur papier fin de différents formats et un buvard, le tout monté dans un volume grand in-4° ; reliure souple recouverte de soie brochée.
Estimation : 400 000/600 000 €
5 QUESTIONS À
BERTRAND MARCHA
Spécialiste de Mallarmé

Bertrand Marchal est professeur de littérature française du XIXe à l’université Paris-Sorbonne et spécialiste de Mallarmé, directeur des Œuvres complètes, Gallimard, bibliothèque de la Pléïade. Il a accepté de répondre à nos questions sur le manuscrit Les Noces d’Hérodiade.

Œuvre majeure de Mallarmé, Hérodiade ne cesse d’évoluer. Pouvez-vous nous parler de sa genèse, et de sa nouveauté poétique ? Et nous expliquer son importance pour Mallarmé lui-même ?
Hérodiade est un texte capital dans l’œuvre de Mallarmé parce qu’il l’a accompagné de 1864 à sa mort : cette œuvre qui inaugure une poétique nouvelle en 1864 («Peindre, non la chose, mais l’effet qu’elle produit»), a joué un rôle fondamental dans son évolution non seulement poétique, mais philosophique ou spirituelle. Conçue à l’origine pour le théâtre, elle est transformée en poème après le refus du Faune par la Comédie-Française. Et c’est à l’occasion de son travail sur l’ouverture d’Hérodiade, au printemps de 1866, qu’il fait la découverte qui sera décisive pour toute son œuvre à venir, celle du néant, qui transforme un poète jusque-là idéaliste en matérialiste convaincu et qui va déterminer une crise de plusieurs années. Les Noces d’Hérodiade, destinées à compléter la scène jusque-là seule publiée, sont enfin le dernier chantier sur lequel Mallarmé travaille en 1898 et que sa mort laisse inachevé.

Quelle place attribuez-vous à Hérodiade dans la littérature du XIXe siècle ?
C’est le déclencheur d’une révolution poétique : en ces temps de grandes fresques historico-poétiques abondamment documentées (Poèmes antiques de Leconte de Lisle, La Légende des siècles de Hugo, Salammbô de Flaubert), Mallarmé refuse toute documentation et s’en justifie ainsi : «La plus belle page de mon œuvre sera celle qui ne contiendra que ce nom divin Hérodiade. Le peu d’inspiration que j’ai eu, je le dois à ce nom, et je crois que si mon héroïne s’était appelée Salomé, j’eusse inventé ce mot sombre, et rouge comme une grenade ouverte, Hérodiade. Du reste, je tiens à en faire un être purement rêvé et absolument indépendant de l’histoire.» En somme, la poésie ne se fait pas d’abord avec des idées, mais avec des mots.

Et quelle est, selon vous, sa postérité ?
Outre la fortune nouvelle du mythe d’Hérodiade, avec Huysmans, Laforgue ou Wilde, toute une part de la poésie du XXe siècle, de Valéry à Ponge, chez qui toute la poésie se joue dans le rapport fondamental des mots et des choses.

Comment avez-vous ressenti l’aspect physique du manuscrit ?
Je n’avais d’abord connu le manuscrit que par des photos. Mais si fidèles que soient les photos, rien ne remplace le manuscrit lui-même, surtout chez Mallarmé, pour apprécier la dimension matérielle, ou physique, de la gestation de l’œuvre.

Son passage en ventes publiques, à l’occasion de la dispersion de la bibliothèque de Pierre Bergé, vous choque-t-il ? ou le considérez-vous comme un passage vers une nouvelle vie, une nouvelle lecture pour l’amateur obéissant à ses propres raisons ? ou au sein d’une institution ?
C’est la loi des collections privées que d’être un jour dispersées pour se recomposer en d’autres mains, publiques ou privées. Je souhaite évidemment que cette œuvre patrimoniale soit préemptée par l’État, mais je connais aussi la passion des collectionneurs, sans l’aide desquels aucune édition de Mallarmé n’est possible.
À SAVOIR
Le deuxième volet de la vente de la bibliothèque de Pierre Bergé a pour titre «L’Europe littéraire au XIXe siècle. Livres et manuscrits, 1780-1900».
Le catalogue se découpe en quatre thèmes : «I. Précurseurs, préromantiques - romans noirs - Sade» ; «II. Romantismes» ; «III. Gustave Flaubert» (le mardi 8 novembre)
et «IV. Modernes, réalistes et rêveurs» (le
mercredi 9 novembre).
Photos : Stéphane Briolant.
mardi 08 novembre 2016 - 02:00 - Live
Salle 5 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Pierre Bergé & Associés , Sotheby's
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