Pierre Bergé, le goût des mots

Le 15 septembre 2017, par Vincent Noce

Le «banquier anarchiste», comme il aurait pu se dépeindre, a été un homme fidèle à ses amours et passions, pour la vie, l’art et la littérature.

© Luc Castel, Point de vue

De tous les arts, la littérature est sans doute celui auquel Pierre Bergé a le plus tenu. Aussi la concomitance de sa disparition avec la dispersion de sa bibliothèque à Drouot pourrait-elle prendre valeur symbolique. Le même sentiment ressort de son départ à quelques semaines de l’ouverture des musées Yves Saint Laurent à Paris et Marrakech, où ses cendres doivent rejoindre dans le jardin Majorelle celles de son compagnon de toujours. Il avait tenu à annoncer l’événement en juin à l’Institut français de la mode, qu’il avait créé il y a une trentaine d’années, sortant d’une dernière opération, le regard d’habitude si pétillant cette fois un peu vague, trébuchant sur ces mots auxquels il tenait tant. Les mots, disait-il, il faut savoir les aimer, il faut les apprivoiser, car ils se rebellent (et, sûrement pensait-il, ils ont raison de se rebeller). Lui qui tenait tant à l’expression juste, avec ce mélange de culture et de précision maniaque qui en faisait un tel dirigeant d’entreprise, n’hésitait pas à reprendre son interlocuteur s’il avait le malheur de sacrifier à une formule approximative. Il mettait aussi en garde les poètes contre les adjectifs, ces traîtres de la facilité  pour les journalistes, je crois qu’il avait abandonné la partie. Cet homme qui détestait l’esprit grégaire n’a jamais dissimulé ses critiques, il pouvait se montrer cruel, mais il avait le mot juste. On avait pu le voir depuis, en meilleure forme, avant de se retirer en Provence avec le paysagiste Madison Cox, qu’il a épousé au printemps. Jamais, il ne se plaignait des souffrances de la myopathie qui l’affectait.
Un mécéne
«Je ne suis pas l’artiste, Yves Saint Laurent est l’artiste», disait-il en 2008 au musée de Montréal, inaugurant la première exposition consacrée à l’œuvre du couturier. Cinq jours plus tard, celui-ci devait décéder et, à ses funérailles, Pierre Bergé avait répété ces mots : «Je ne sais si la mode est un art, mais ce que je sais, c’est qu’elle avait besoin d’un artiste, et cet artiste, à un moment, ce fut Yves Saint Laurent.» En fait, il ne pensait pas la mode comme un des beaux-arts, mais plutôt comme l’accompagnement d’un art de vivre. Tous deux ont ainsi modelé une époque. «Chanel, disait-il aussi, a donné la liberté aux femmes. Yves Saint Laurent leur a donné le pouvoir. Il a quitté le territoire esthétique pour pénétrer sur le territoire social.» Quelques mois plus tard, il dispersait leur collection, pour ce qui fut appelé assez stupidement la «vente du siècle» (auquel il restait quand même 91 ans à vivre), orchestrée au Grand Palais par sa propre société de ventes avec Christie’s. Pierre Bergé à l’entrée, accueillant tout le beau monde, à commencer par François Pinault… Depuis, il a tout mis en vente : l’art islamique à Marrakech, le mobilier du château de Bénerville, au théâtre Marigny, ou encore, à Drouot, la cave de 3 000 bouteilles et désormais sa bibliothèque, sa part la plus intime. Les financements sont partis alimenter une foison de mécénats, ainsi que sa Fondation. Celle-ci détient 5 000 vêtements, 15 000 accessoires et 50 000 croquis et autres documents, car, dès le départ, Pierre Bergé eut ce souci patrimonial de tout conserver. Comme il l’énonçait, pour faire des projets il faut avoir des souvenirs, encore faut-il avoir des souvenirs…
Un homme fidèle
Il n’en manquait pas. Cet aventurier promis à devenir accompagnateur d’artistes, faiseur de rois, n’a voulu se faire que de lui-même. Il a déchiré sa copie au bac parce qu’il trouvait le sujet inepte. Il avait en lui cette détermination, cette brusquerie aussi. Le Monde en a, maladroitement, fait un homme qui a «toujours rêvé de mener une vie luxueuse de châtelain». Il était trop intelligent et trop cultivé  trop libertaire dans l’âme aussi  pour se laisser berner par cette apparence. Il était fasciné par le pouvoir, sans doute, mais pour servir un objectif. Et il avait l’entêtement pour lui. Cet enfant de la province protestante, à la mère mélomane, s’enfuit à Paris à 17 ans. Un poète lui est littéralement tombé sur la tête, il y a trouvé «un signe du destin». C’était en 1948, Prévert était tombé d’un balcon devant lui. Le jeune homme avait déjà écrit à Giono et Gide, il a rencontré Cocteau, Camus, Paulhan, Rostand. Son premier emploi, il le trouva à la librairie L’Originale, où Richard Anacréon lui insuffla cette curiosité joyeuse et l’apprentissage des ouvrages précieux. En 1950, il rencontra Bernard Buffet dont il devint le mentor. Plusieurs mois, le couple a vécu à Manosque auprès de Giono, pour un projet de biographie qui ne vit jamais le jour. Il fallut attendre son portrait de Cocteau et surtout les Lettres à Yves pour découvrir les talents d’écrivain de Pierre Bergé. Le couple formé avec Buffet s’est usé. Pierre Bergé eut des mots assez durs pour cette peinture répétitive dans laquelle avait sombré son compagnon. II n’était pas un grand artiste. Cocteau n’était pas le meilleur poète du siècle, Lalanne le plus futuriste des décorateurs, ni Mitterrand l’homme le plus honnête ; il leur est toujours resté fidèle  jusqu’à la mauvaise foi.
Le courage de l’engagement
Pierre Bergé a lui-même raconté le coup de foudre pour Saint Laurent, qui venait de connaître le succès chez Dior avec le défilé Trapèze. Lui ne s’intéressait pas du tout à la mode. Le couturier, en dépression à l’idée d’être enrôlé dans l’armée au moment de la guerre d’Algérie, fut congédié. Le couple décida de se lancer dans l’aventure de la haute couture, sans argent. Longtemps ils ont lutté, l’entreprise ne trouvant son bénéfice qu’avec la création d’YSL Rive Gauche, sorte de préfiguration du prêt-à-porter, et plus tard du parfum, dont Bergé choisit le nom, Opium. De la marque, il fit un empire du luxe, qu’il parvint à vendre trois fois. Le journaliste de Libération Gérard Lefort se souvient de lui dans les coulisses des défilés, «hyperactif, surveillant tout, critiquant, remaniant, refusant la bande son, faisant changer les chapeaux, vitupérant». Il en verrait presque un «héros de roman, oui, mais un personnage comique aussi». En fait, ce patron despotique sait que le luxe se juge dans le soin du moindre détail. Il s’est aussi courageusement battu pour la reconnaissance de l’homosexualité dans un milieu qui prenait fort mal ces incartades. En 1973, le couple acheta sur un coup de tête le Portrait de Madame LR de Brancusi, vu dans la galerie d’Alain Tarica, qui fit le début de leur collection. Trente-cinq ans plus tard, invité par Libération à choisir ses objets préférés, sans parler du portrait d’Yves par Warhol qu’il avait gardé derrière son bureau, il citait un Hals dont il admirait les noirs profonds, une table de bar qui fut leur première commande à François-Xavier Lalanne, une console aux cobras, le serpent ayant été l’animal fétiche de Saint Laurent, un minotaure ayant perdu ses cornes dorées, qui demeura rue de Babylone après leur rupture. Il soulignait aussi les apparentements entre les créations de Saint Laurent et la peinture, à commencer évidemment par Mondrian. Mais il aimait aussi parler longuement de Matisse, dont il portait aux nues la période marocaine. Il se fiait à ses marchands, Tarica, les frères Kugel pour les émaux de Limoges ou l’argenterie d’Augsbourg, Benoît Forgeot pour les livres rares. «Il était le client absolument parfait, témoigne ce dernier, il faisait entièrement confiance et montrait une telle curiosité qu’on pouvait tout lui proposer.» Il partageait ce goût pour les lettres avec Mitterrand, qui lui demanda de lancer le nouvel Opéra en 1988, où il s’évertua non sans peine d’imposer une programmation prestigieuse avec Patrice Chéreau et Pierre Boulez. Avec Drouot, il connut des hauts et des bas. Il y a une quinzaine d’années il proposa de racheter la maison, dont il entendait faire un pôle unifié. C’était mal apprécier la singularité tant cultivée par les commissaires-priseurs. Pierre Bergé, pourtant, y a maintenu en son sein sa société de ventes, dirigée par Antoine Godeau qui l’a «toujours trouvé à [s]es côtés, sans une ombre». Pour Benoît Forgeot, ce qui résumerait Pierre Bergé, c’est cette générosité et cette fidélité «envers ses amis, envers ses goûts, envers ses engagements de jeunesse». C’est à eux qu’il a confié sa dernière vente, sa part privée, celle de sa bibliothèque, dans laquelle son ombre se reflète encore comme dans un jeu de miroirs. 

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