Paula

Le 03 mars 2017, par Camille Larbey

Le réalisateur Christian Schwochow signe le portrait émouvant de la peintre allemande Paula Modersohn-Becker, une femme entravée par les conventions de son époque.

Paula Modersohn-Becker était une amie intime du poète Rainer Maria Rilke, ici représenté sur le tableau. Il composa «Requiem pour une amie» en son honneur.
© Happiness Distribution

Elle est la première femme artiste de l’histoire à laquelle un musée est entièrement dédié», précise le film, en guise de conclusion. Paula Modersohn-Becker (1876-1907) est une comète. Décédée prématurément à l’âge de 31 ans, des suites de complications d’un accouchement, elle laisse derrière elle 750 tableaux et plus de mille dessins. Ses représentations du corps féminin sont inédites pour l’époque. Ni sacralisés ni fantasmés, ce sont des corps imparfaits. Ils dévoilent une intimité presque outrancière et une simplicité désarmante. En Allemagne, le nom de Paula Modersohn-Becker est bien connu du grand public. Son journal, publié peu de temps après sa mort, est un best-seller. Pourtant, son œuvre mit un siècle à traverser le Rhin : sa première exposition monographique, organisée par le musée d’Art moderne de la Ville de Paris, date seulement de 2016. Un comble, puisque l’artiste connaissait bien la capitale française. Elle y a étudié et séjourné à plusieurs reprises. Pourquoi près d’un siècle pour la découvrir enfin ? Peut-être parce que la peintre allemande conserve encore une part de mystère, dont le film Paula offre quelques clés. En 1900, Paula écrivait dans son journal : «Je sais que je ne vais pas vivre très longtemps. Mais est-ce si triste ? Une fête est-elle plus belle parce qu’elle est plus longue ? Et ma vie est une fête, une fête brève et intense. Mes sens s’affinent, comme si, dans les quelques années qui me restent, il me fallait tout, tout assimiler. Et j’aspire tout, j’absorbe tout.» Toutefois, cet appétit de la vie est refréné par les conventions de son temps.
 

«Aujourd’hui, il est dur de se réaliser pleinement, en tant qu’amant, que parent, que salarié. L’histoire de Paula tourne autour de cette question, et
«Aujourd’hui, il est dur de se réaliser pleinement, en tant qu’amant, que parent, que salarié. L’histoire de Paula tourne autour de cette question, et est absolument moderne en cela.» Christian Schwochow. © Happiness Distribution

Ambitions contrariées
Au tournant du siècle, on attend d’une femme artiste grâce et académisme, mais certainement pas audace et radicalité. Dans la communauté de peintres de Worpswede, Paula est lasse d’étudier des objets insipides, dont l’angle de vue est changé toutes les deux minutes. Elle préfère parcourir la lande de Basse-Saxe, chevalet sous le bras, non pour brosser les magnifiques paysages semblant sortis d’une toile de Friedrich, mais pour trouver des modèles parmi le petit peuple. Son mari, peintre également, et son professeur ne peuvent tolérer ses expérimentations. Ils lui reprochent de peindre «des mains comme des cuillères, des expressions de crétin et des nez comme des patates». Seul son ami Rainer Maria Rilke finit par percevoir un peu de talent dans ses toiles. Pauvre Paula… Contrainte à quémander constamment de l’argent à son époux, la jeune femme est dépourvue d’Heimat. Ce mot typiquement allemand désigne un endroit  maison, ville ou pays  où l’on aspire à toujours être. Brême, où la peintre a grandi, est trop bourgeoise et conservatrice. À Worpswede, dans la colonie d’artistes qu’elle fréquente, les professeurs ne cessent de la rabrouer.
Une artiste seule
Paris, ville d’avant-garde créatrice, qui aurait dû lui permettre de prendre son envol, reste étrangement hermétique à son art. Si sa manière s’affranchit du réalisme, il n’en est pas de même des pressions sociales, qui la clouent au sol. C’est peut-être pour cette raison qu’elle regarde si souvent le ciel en souriant. Elle rêve d’un monde plus souple. Christian Schwochow pose sur Paula Modersohn-Becker, interprétée avec tendresse par Carla Juri, un regard plein d’empathie. Pour le réalisateur, comme le titre l’indique, elle est simplement Paula. La soustraction de ses deux patronymes n’est pas anodine, l’artiste refusant tout au long de sa courte vie d’être réduite aux rôles décidés par une société patriarcale : elle rechigne à devenir la bonne épouse, selon le souhait de son père Carl Becker, refuse d’adoucir ses coups de pinceau, comme lui conseille son époux Otto Modersohn… Cette femme veut simplement être elle-même. Marie Darrieussecq, qui a consacré une courte biographie à l’artiste (Être ici est une splendeur, éditions P.O.L), écrivait d’elle : «Paula est une bulle entre les deux siècles. Elle peint, vite, comme un éclat.» Que se serait-il passé si cet astre avait brillé plus longtemps, juste vingt ou même dix années supplémentaires ? Aurait-elle atteint la plénitude de son art ? Aurait-elle bifurqué vers le cubisme ou serait-elle devenue chef de file de la nouvelle objectivité ? À moins qu’elle ne soit restée un éternel électron libre ? Le film s’arrête là. À nous alors d’imaginer les toiles de cet art-fiction !

À VOIR
Paula, sur les écrans français depuis le 1er mars, 123 min, réalisation Christian Schwochow,
avec Carla Juri, Albrecht Abraham Schuch et Roxane Duran.
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