Paul Durand-Ruel : sa dernière épopée à travers le postimpressionnisme

Le 08 juin 2021, par Laurence Mouillefarine

Si le marchand Paul Durand-Ruel a soutenu l’Impressionnisme contre vents et marées, il a également mis en avant certains peintres de la période post-impressionniste. Une exposition originale nous le rappelle. Et montre à quel point, Durand-Ruel fut un pionnier en matière de stratégie commerciale.

Paul Durand-Ruel et son troisième fils, Georges Durand-Ruel.
© PHOTO DORNAC ARCHIVES DURAND-RUEL © DURAND-RUEL & CIE, DROITS RÉSERVÉS.

Un sujet inédit ? Quel bonheur ! On court vers la propriété Caillebotte à Yerres, découvrir l’exposition «Paul Durand-Ruel et le postimpressionnisme». Certes, le marchand d’art est célèbre pour avoir défendu, envers et contre tous, l’école de Barbizon, puis le mouvement impressionniste. Cette aventure fut évoquée par une mémorable rétrospective au musée du Luxembourg à Paris, en 2014. En revanche, beaucoup ignorent qu’il s’est, également, investi dans la génération suivante. Cinq peintres sont là pour l’illustrer. Trois d’entre eux, un trio de copains, Gustave Loiseau, Maxime Maufra et Henry Moret brossent des paysages, plantent leur chevalet devant les rivières et les falaises de Normandie et de Bretagne, adoptant, selon la période, des effets évanescents ou des aplats propres à l’école de Pont-Aven. Les autres, Albert André et Georges d’Espagnat, se livrent à des natures mortes, portraits de famille, scènes de genre intimistes, quand ils ne sont pas affairés à composer de grands décors, tels les nabis. Deux ambiances. Deux genres. Pourquoi, dès lors, avoir réuni ces créateurs en particulier ? «Nous ne les avons pas choisis, explique Claire Durand-Ruel, l’une des commissaires de l’exposition et arrière-arrière-petite-fille de notre héros. Ces cinq artistes étaient liés par contrat à la galerie. Tous ses poulains ne l’étaient pas.» Et de s’enflammer : «Mon ancêtre a apporté le même soutien aux héritiers de l’impressionnisme que celui qu’il a prodigué à Monet, Pissarro, Renoir, Degas ou Sisley. Ils font partie de notre famille. Nous les aimons autant que leurs aînés. Ma tante, Caroline, a élaboré le catalogue de Maxime Maufra ; ma cousine, Flavie, celui d’Albert André. Or, en dépit de leur talent, ils sont trop mal connus. Je rêvais, depuis longtemps, de les remettre en lumière.» Voilà qui est fait. Bravo.
Paris gagnés
Un portrait de Paul Durand-Ruel nous introduit à l’exposition. Moustache en brosse et cheveux blancs, il apparaît tranquille, apaisé, alors qu’il pose, en 1910, pour son ami Auguste Renoir. L’homme a toutes les raisons d’être satisfait. Les années de lutte sont derrière. Dire que le jeune Paul avait le négoce en aversion ! Il se voyait officier ou missionnaire. Hélas, il doit rejoindre l’affaire paternelle, un commerce de tableaux monté par Jean Durand et sa femme Marie-Ferdinande Ruel. Bourgeois rangé, bon époux, père de cinq enfants, catholique au point d’assister à la messe chaque matin, monarchiste convaincu, Paul Durand-Ruel, quand il s’agit d’art, est pris de passion. Que dis-je ? de ferveur ! Il s’est battu pour faire reconnaître le génie de Delacroix, Courbet, Corot, Millet. Il s’est ruiné pour imposer Monet, Manet et les autres, ses contemporains. Il fut traité de fou, vilipendé par les critiques, moqué par ses confrères, abandonné de ses clients. À deux reprises, il a frôlé la faillite mais a gagné ses paris !

 

Albert André, Femme aux paons, 1895, huile sur toile (détail), collection particulière. Photo Archives Durand-Ruel. © Durand-Ruel & Cie
Albert André, Femme aux paons, 1895, huile sur toile (détail), collection particulière. Photo Archives Durand-Ruel.
© Durand-Ruel & Cie


Clause d’exclusivité
En 1894, Paul a fini de rembourser ses dettes. Les amateurs américains, les premiers, commencent à collectionner les œuvres impressionnistes. Il peut respirer. Ouf ! Il accueille, alors, sur ses cimaises, au 16, rue Laffitte, une nouvelle génération. Durand-Ruel, dans la soixantaine, n’a plus l’âge des révolutions. Ses jeunes chouchous ne bouleverseront pas l’histoire de l’art ; ils n’en sont pas moins sincères et bien doués. Voici Maxime Maufra, salué par le brillant critique Octave Mirbeau comme un «artiste très délicat», «très coloriste», suivi d’Albert André, qui a été recommandé par Renoir. Pour les promouvoir, Durand-Ruel applique une stratégie commerciale bien à lui. Il exige l’exclusivité de la production du peintre. Un monopole. En échange de quoi, il lui assure une tranquillité matérielle, lui avançant une somme mensuelle, achetant ses tableaux et en grand nombre. Ce passeur sera à la tête d’un stock colossal : il possédera quelque 800 toiles d’André, plus d’un millier d’œuvres de Gustave Loiseau. «Son soutien est financier mais aussi moral», souligne Jacques-Sylvain Klein, autre organisateur de l’exposition. Ensemble, les deux commissaires ont exploré les archives de la maison Durand-Ruel. Ils se sont plongés dans Le Brouillard, journal de bord de la galerie, au titre mystérieux, où les activités quotidiennes étaient consignées, heure par heure. Ils ont étudié les livres de compte, les registres de dépôt des œuvres, la correspondance. Au risque de parcourir de tristes missives signées de Loiseau ne parlant que d’argent, ou de s’abîmer les yeux à décrypter l’écriture illisible de Maufra. Ces «fouilles», destinées à la rédaction du catalogue, éclairent la personnalité du marchand : bienveillant mais autoritaire. «Donnez-moi des paysages ensoleillés plutôt que du ciel gris !», conseille-t-il volontiers. Envers le jeune André, inquiet de ne produire que «des barbouillages», Paul se montre encourageant, voire affectueux. Avec Maufra – un panier percé celui-là – au contraire, il est sévère, lui reproche ses toiles esquissées, pas assez achevées, difficiles à placer. Entre les lignes, on devine chez lui un négociateur subtil tandis qu’il suggère à Georges d’Espagnat, recevant un éventuel client : «Je vous engage à ne pas lui montrer tout ce que vous avez. Il est bien pour les amateurs de leur faire croire que les tableaux sont rares.» Espagnat se verra bientôt renvoyé de la galerie pour ne pas avoir respecté l’accord d’exclusivité. L’homme de l’art s’y entend en affaires. De ses protégés, il défend la cote en ventes publiques. Ainsi, lorsque, en 1906, la collection de François Depeaux, industriel rouennais, est dispersée aux enchères, Durand-Ruel est là, qui pousse les prix des tableaux d’Henry Moret. Pour valoriser une œuvre, il faut qu’elle soit vue. Et souvent. C’est son credo. Le négociant met sur pied des expositions individuelles à un rythme régulier, tant à Paris qu’à l’étranger. Durand-Ruel a une vision internationale de son métier. Oui, déjà. Après avoir ouvert une antenne à Londres et à Bruxelles, en 1888, l’audacieux fonde une succursale à New York. S’il organise des accrochages de groupe, il présente le travail des jeunes à côté de maîtres déjà renommés.impress

 

Georges d’Espagnat, Après-midi d’automne, vers 1899, huile sur toile, collection particulière. Photo Archives Durand-Ruel. © Durand-Ruel &
Georges d’Espagnat, Après-midi d’automne, vers 1899, huile sur toile, collection particulière. Photo Archives Durand-Ruel.
© Durand-Ruel & Cie


Visites en appartement
N’est-il pas finaud ? Ce champion de la communication invite les critiques et historiens éminents à préfacer ses catalogues, dont Arsène Alexandre, Élie Faure, André Mellerio. Mieux, il lance deux revues artistiques dans lesquelles, évidemment, les peintres de la galerie sont bien traités : La Revue internationale de l’art et de la curiosité et L’Art dans les deux mondes. Hélas coûteux, ces périodiques ne paraîtront que quelques mois. Autre tactique innovante, le commerçant donne accès à son appartement, au 35, rue de Rome, et à sa collection privée. Le public y est accueilli un après-midi par semaine, le mardi, jour de fermeture des musées. Les clients y sont invités à dîner. Beau tremplin pour les artistes dont les chefs-d’œuvre tapissent les murs. Paul a commandé à Claude Monet des panneaux décoratifs pour les portes de son salon. Son aîné, Joseph, qui habite l’immeuble voisin, au n° 37, sollicitera, à son tour, d’Espagnat et André pour animer son intérieur. Les fils de Paul, en effet, vont le seconder puis le relayer. Deux ans après la disparition de leur père, survenue en 1922, ils déménagent la galerie pour l’implanter en majesté, avenue de Friedland. Un demi-siècle plus tard, en 1974, la maison Durand-Ruel cesse son activité de négoce. Reste ses inestimables archives. Paul faisait systématiquement photographier toutes les œuvres qui lui passaient entre les mains. En cela aussi, il voyait plus loin que les autres.

à voir, à lire
«Paul Durand-Ruel et le postimpressionnisme»,
jusqu’au 14 novembre.
Propriété Caillebotte, 8, rue de Concy, 91330 Yerres,
www.proprietecaillebotte.com

Catalogue collectif dirigé par Valérie Dupont-Aignan, éditions In Fine.

Paul Durand-Ruel. Le pari de l’impressionnisme, sous la direction de Sylvie Patry, édité par la Réunion des Musées nationaux.
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