Orfèvrerie, une collection à la table de l’Empire

Le 30 septembre 2021, par Anne Doridou-Heim

Le docteur Vincent tenait une véritable passion pour l’Empire et notamment pour les fastes de sa table, lorsque les orfèvres enfin reprirent du service. Et ce pour le meilleur.

Jean-Baptiste Claude-Odiot (1763-1850), milieu de surtout en argent, aux bordures à moulures de palmettes, le socle appliqué de masques de Bacchus supportant une torchère balustre et deux femmes drapées à l’antique, Paris 1819-1838, poids brut 6 553 g, h. 53 cm (coupe : 34 29 cm).
Estimation : 50 000/60 000 

Voici une vente qui ne saurait mieux résonner avec le calendrier des commémorations du bicentenaire de la mort de Napoléon Ier. Parmi ces dernières, la fondation Caillebotte consacre une exposition à l’orfèvre et tabletier Martin-Guillaume Biennais, le Mobilier national une autre aux palais disparus de l’Empereur, tandis que le château de Fontainebleau met en scène «Un palais pour l’Empereur» et qu’au musée des beaux-arts d’Ajaccio se clôture «Napoléon, légendes», tenue tout l’été. Dans chacune de ces manifestations, l’orfèvrerie tient sa place, comme marqueur important des fastes du régime. Le hasard n’étant pas de ce monde, le docteur Vincent, le collectionneur dont proviennent les pièces présentées, est allié à une grande famille corse (comptant parmi ses membres le résistant Jean Nicoli). Ceci plus cela aboutit à la dispersion de pièces d’une rare homogénéité : «Voici bien longtemps qu’un ensemble d’un tel intérêt n’avait été proposé aux enchères en France», s’enthousiasme Mme de Noblet, experte de la vente. Commencée par des héritages et complétée par des acquisitions dans de grandes ventes publiques des années 1970, cette collection, en présentant les plus grands noms du début du XIXe siècle, s’apprête à insculper sa marque dans la connaissance d’un style lié à son époque.
 

Jacques-Henri Fauconnier (1779-1839), paire de rafraîchissoirs (l’un reproduit) et leurs doublures en vermeil, bordures à moulures de palm
Jacques-Henri Fauconnier (1779-1839), paire de rafraîchissoirs (l’un reproduit) et leurs doublures en vermeil, bordures à moulures de palmettes et fleurs de lotus, frise appliquée et rivetée de scènes mythologiques sous le col, les anses ornées de feuillages et rinceaux posant sur une tête de Zeus, Paris, 1809-1819, h. 32,5 cm, l. 30 cm, poids brut 7 394 g.
Estimation : 20 000/30 000 


Nouveau souffle
Philippe Costamagna, directeur du palais Fesch-musée des beaux-arts d’Ajaccio, a publié Les Goûts de Napoléon, regorgeant d’anecdotes et d’informations savoureuses. On y découvre aussi les habitudes culinaires de Bonaparte et l’on y apprend par exemple qu’il aimait les rougets… Point de service à poissons parmi l’orfèvrerie de la collection bientôt dispersée, mais des pièces de forme et de prestige sur lesquelles on retrouve les poinçons des plus grands ateliers. À leur tête, des artistes ravis de reprendre du service grâce à l’avènement de l’Empire mais qui, avec talent, vont apporter un esprit neuf. Sous Napoléon Ier, l’étiquette rétablit le faste de l’Ancien Régime des tables dressées à la française. C’est le grand retour des surtouts, corbeilles sculpturales et autres plats et candélabres – 15 000/20 000 € pour une paire en argent de Marie-Joseph-Gabriel Genu (voir page 17) au fût en colonne, orné à sa base de trois lions ailés adossés, autour desquels des plats de toutes dimensions sont disposés. Ce luxe est toujours aussi apprécié par les cours européennes, qui commandent régulièrement – et notamment à l’atelier d’Odiot – des services complets. Au printemps 2017, le musée des Arts décoratifs avait consacré une exposition à Jean-Baptiste-Claude Odiot (1763-1850). Celui qui a construit un empire d’argent et de vermeil, sans jamais avoir été l’orfèvre attitré ni de Napoléon Ier ni de Louis XVIII, le méritait bien : il signe une véritable success-story à la française. Dans une chronique de 1820, on peut lire : «La réputation de M. Odiot est universelle ; tous les objets qui sortent de ses ateliers sont de la plus grande beauté et dignes à tous égards de sa haute réputation.» Les milieux de surtout en sont l’un des éléments les plus prestigieux. Odiot y met tout son talent, s’associant à Pierre-Paul Prud’hon pour les dessins de ses figures mythologiques – Thomire fera de même. Le modèle, ici présenté, aux deux femmes drapées soutenant la corbeille (50 000/60 000 €), donne une petite idée de l’effet qu’ils devaient produire sur une table dressée. Il en était certainement de même avec les autres pièces de forme. La paire de soupières et la paire de coupes à entremets appliquées sur les corps et les couvercles des armoiries du comte Charles-André Pozzo di Borgo (voir encadré page 18) forment le lot le plus chèrement attendu : 60 000/80 000 €. «Le modèle de soupières aux anses aux serpents fut une grande réussite de la maison Odiot, précise l’experte, il est noté dans les livres-journaux de 1814 à 1819.» Quand on regarde en détail les écailles de serpent finement ciselées et d’un naturalisme menant tout droit vers le début du siècle suivant, on le comprend aisément ! Les grands services peuvent comporter jusqu’à quatre huiliers. Celui présenté ici appartient à un modèle connu, le service livré à Jérôme de Westphalie vers 1809. Il se compose de la même façon d’un fût en pilastre surmonté d’une Victoire ailée, les porte-carafons étant formés d’une ronde de trois enfants zéphyrs tenant une guirlande de lauriers, mais il est en argent et non en vermeil (6 000/8 000 €).

 

Marie-Joseph-Gabriel Genu, paire de candélabres à quatre lumières en argent, le pied rond ciselé de palmettes et fleurs de lotus sur fond
Marie-Joseph-Gabriel Genu, paire de candélabres à quatre lumières en argent, le pied rond ciselé de palmettes et fleurs de lotus sur fond amati, le fût en colonne à chapiteau corinthien stylisé, orné à sa base de trois lions ailés adossés, le fût terminé par trois têtes d’Égyptiennes adossées, Paris, 1798-1809,
h. 
49 cm, poids brut 5 356 g.
Estimation : 15 000/20 000 


Une histoire de style et de techniques
L’orfèvrerie Empire ne marque pas de rupture avec le siècle précédent. Par son recours systématique à l’Antiquité, elle s’inscrit dans la continuité de la vague néoclassique lancée sous l’Ancien Régime. De plus, les orfèvres ont presque tous été formés au XVIIIe. Il en est ainsi de Roch-Louis Dany, reçu maître en 1779 et qui reprend du service en s’adaptant au goût nouveau – son bouillon et présentoir en vermeil, 1809-1819, est attendu autour de 1 000 à 1 200 €. Leur répertoire ornemental joue à foison des victoires et autres charmants zéphyrs ailés, des frises de palmettes et feuilles de laurier, des appliques, des sphinges et des cygnes, des têtes d’égyptiennes encore… une déclinaison parfaitement maîtrisée également sur le plan technique. Un autre, et non le moindre, intérêt de cette collection est de présenter, aux côtés des œuvres poinçonnées de Martin-Guillaume Biennais – dont la théière de forme étrusque développe sa technique particulière et immédiatement reconnaissable d’une large frise sur fond amati (voir ci-contre) – et d’Odiot, des réalisations de maîtres plus confidentiels aujourd’hui et surtout connus des spécialistes. Une soupière couverte accompagnée de son présentoir et de sa doublure (25 000/30 000 €) et une saucière casque à la ligne d’une belle sinuosité et d’une incroyable légèreté (3 500/4 000 €) illustrent l’art profane, et ô combien talentueux, de Jean-Charles Cahier (1772-1857), spécialisé dans l’orfèvrerie religieuse. En 1804, il a livré des objets liturgiques pour la chapelle du Grand Trianon puis en 1805-1806 pour celle des Tuileries. Sur cette table abondamment garnie, on croise encore une paire de petits flambeaux en vermeil de Pierre Paraud (2 000/3 000 €), une aiguière et son bassin en vermeil (8 000/10 000 €) de Marc-Augustin Lebrun (1782-1859) et une paire de dessous de bouteilles en argent à la galerie ajourée de griffons ailés de Marc Jacquart (actif entre 1794 et 1829), estimée 2 000/3 000 €. C’est bien le meilleur de l’orfèvrerie du premier Empire qui passe à table.

 

Martin-Guillaume Biennais (1764-1843), théière en vermeil de forme dite «étrusque» posant sur une bâte, à décor de feuilles d’acanthe, feu
Martin-Guillaume Biennais (1764-1843), théière en vermeil de forme dite «étrusque» posant sur une bâte, à décor de feuilles d’acanthe, feuilles d’eau, godrons, feuilles de laurier, d’une frise appliquée de génies ailés, le bec verseur terminé en tête de cygne, Paris 1809-1819, poids brut 1 272 g, 16 31 10 cm.
Estimation : 8 000/12 000 €


 

Pozzo di Borgo,
un rival qui laisse sa marque

 
Jean-Baptiste-Claude Odiot (1763-1850), paire de soupières (reproduites) et paire de coupes à entremets couvertes en argent, les côtés app
Jean-Baptiste-Claude Odiot (1763-1850), paire de soupières (reproduites) et paire de coupes à entremets couvertes en argent, les côtés appliqués de sphinges ailées, les anses à double serpent, appliquées sur le corps et le couvercle des armoiries du comte Charles-André Pozzo di Borgo, Paris, 1798-1809 (pour une soupière, sa doublure et son couvercle, 1809-1819 pour la seconde, 1819-1838 pour les deux coupes à entremets et un couvercle). Soupières : h. 39 cm, l. 44 cm, poids 17 507 g. Coupes à entremets : h. 39 cm, l. 36 cm, poids 8 599 g.
Estimation : 60 000/80 000 


Les parcours des jeunes Charles-André Pozzo di Borgo (1764-1842) et Napoléon Bonaparte (1769-1821) se suivent – le premier ayant cinq ans à peine de plus que le second et leurs deux familles se fréquentant –, mais ce sont ceux d’ambitieux qui à la suite de choix divergents vont devenir de véritables frères ennemis. Homme politique proche de Pascal Paoli et soutien des Girondins, lorsque Napoléon tend vers les Jacobins, Pozzo di Borgo devient président du conseil d’État de Corse de 1794 à 1796 avec le soutien des Anglais. Bonaparte ne peut tolérer cette ingérence. Nommé général en chef de l’armée, il envoie des troupes sur l’île pour mettre fin au protectorat britannique. Pozzo di Borgo doit fuir avant de se mettre au service de la Russie. Il mène des missions diplomatiques délicates et poussera la coalition européenne à entrer dans Paris en 1814 pour faire abdiquer Napoléon Ier. Avec le retour des Bourbons, il est nommé ambassadeur de Russie à Paris et le demeure jusqu’en 1835. Il est élevé au rang de comte et pair de France en 1818 et c’est à partir de cette date qu’il fait apposer ses armoiries, que l’on retrouve ici sur la paire de soupières et la paire de coupes à entremets. Il est l’un des clients fidèles de la maison Odiot. Son nom apparaît régulièrement dans les registres de celle-ci, avant même 1814 mais tout spécialement entre 1815 et 1819, sur de nombreuses pièces de forme. Audrey Gay-Mazuel, dans l’ouvrage qui accompagnait l’exposition de 2017 (Odiot : un atelier d’orfèvrerie sous le premier Empire et la Restauration), revient sur une tradition erronée : son service d’orfèvrerie ne lui a pas été offert par le tsar Alexandre Ier, il se l’est commandé lui-même. Un symbole fort au lendemain de la chute de Napoléon…

jeudi 14 octobre 2021 - 14:15 - Live
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