Naissance de l’abstraction

Le 15 décembre 2016, par Philippe Dufour

Débarrassées de toute indication anecdotique, les compositions purement formelles d’Alberto Magnelli comptent parmi les chefs-d’œuvre précoces de l’abstraction. Telle Peinture B, longtemps conservée par son auteur.

Alberto Magnelli (1888-1971), Peinture B, 1935, huile sur toile, 100 x 81 cm (détail).
Estimation : 120 000/150 000 €

Paris a toujours joué un rôle décisif dans l’évolution de l’œuvre du Florentin Alberto Magnelli : en 1914, lors d’un premier séjour, il y découvre le cubisme et rencontre les ténors de l’art moderne, Picasso, Léger et Matisse. À son retour en Italie, fort de ces influences croisées, il n’aura de cesse d’explorer les voies inédites de l’abstraction, donnant naissance à des tableaux aux «formes imaginées», constituées d’aplats de couleur. Trente ans après, c’est encore dans la capitale française, où il s’est installé en 1931, qu’il effectue son deuxième passage à l’abstraction, cette fois définitif. Une évolution que l’on pouvait déjà percevoir à travers sa série, commencée à Florence et présentée lors de sa première exposition monographique parisienne à la galerie de Pierre Loeb, des variations intitulées «Pierres». Ces œuvres à la fois austères et monumentales lui ont été inspirées par des blocs de marbre observés dans la carrière de Carrare. Sa rencontre en 1931 avec le chantre de la musicalité abstraite, Kandinsky, n’est peut-être pas non plus étrangère à ce changement de cap radical. Quoi qu’il en soit, à l’instar de son ami russe passé par l’école du Bauhaus, il se lance dans des recherches des plus rigoureuses, mais toujours sous-tendues par un sens inné de l’équilibre, un terme qui peut sans doute résumer l’ensemble de sa démarche.
à la recherche de l’équilibre parfait
Désormais, Alberto Magnelli fait partie de l’avant-garde d’un mouvement qui ne triomphera véritablement qu’après-guerre. Précurseur dans tous les domaines, il explore les techniques de gravure les plus diverses, de l’eau-forte au bois gravé, en passant par la sérigraphie, la lithographie et la linogravure… Apparaissent également deux médiums beaucoup plus personnels : les collages, réalisés à partir d’éléments du quotidien, et, bien sûr, ses fameuses ardoises d’écolier, une forme de détournement bientôt rendue nécessaire par la pénurie de matériel sous l’Occupation, alors que le couple Magnelli est réfugié au Plan-de-Grasse, sur les hauteurs de Cannes. Réalisée sur un support beaucoup plus classique, notre œuvre, titrée Peinture B, datée 1935 et dûment répertoriée dans le catalogue raisonné établi par Anne Maisonnier, illustre à merveille ce choix délibéré de l’abstraction. On y voit une grande composition, de lignes et de formes plus organiques que géométriques, où «seul compte le réseau des tensions concordantes ou discordantes établies selon les règles d’un équilibre parfaitement classique», comme l’a analysé la spécialiste Maïten Bouisset. De manière assez étonnante, la toile affiche une parenté évidente avec ses premiers collages, tel celui intitulé Les Râteaux japonais, de 1938, qui faisait partie de la donation au musée de Vallauris effectuée par Susi, la veuve du peintre. Dans tous les cas, Peinture B devait être considérée par l’artiste comme un jalon important dans son œuvre, puisqu’il la conserva jusque dans les années 1960, au cours desquelles elle fut acquise par un collectionneur, qui la cède à son tour aujourd’hui.

Dimanche 18 décembre, Nice. 4-Auction OVV.
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