Musée Soulages à Rodez : Où sont les femmes ?

Le 28 janvier 2020, par Stéphanie Pioda

À Rodez, une exposition rend hommage aux femmes artistes de la scène abstraite des années 1950. Une inégale mais nécessaire mise au point.

Geneviève Claisse (1935-2018), Slalom, 1960, huile sur toile, 162 130 cm.
Courtesy Galerie Denise René © Adagp, Paris 2020

Intituler une exposition «Femmes années 50» est la garantie de se mettre à dos une partie des critiques qui rejettent légitimement le genre dans l’art, et donc être «sur le fil du rasoir», comme le reconnaît volontiers le commissaire et directeur du musée Soulages, Benoît Decron. On pourrait d’ailleurs reprendre les propos que Raymonde Godin, l’une des quarante-trois artistes de la sélection, tenait en 2019 : «Pourquoi s’intéresse-t-on à la sexualité des femmes artistes ? Cela les regarde personnellement et n’est en aucun cas la preuve de qualité picturale de leur œuvre. C’est encore de la discrimination “chic’’. Et cela, oui, me met en rage !» Il est vrai qu’être femme dans les années 1950 pouvait être un frein et un combat pour s’affirmer, d’autant que les nombreuses galeries tenues par des femmes (Iris Clerc, Colette Allendy, Denise René…) n’étaient pas les meilleures alliées. Certaines artistes avaient d’ailleurs choisi de gommer leur prénom en ne gardant que leur nom de famille, comme Jacqueline Vladimir-Pavlowsky, qui signait également ses œuvres «Vladimir» ou «Vladimir Khasarovitch». Le commissaire rappelle ce contexte et veut avant tout remettre en lumière des noms restés confidentiels ou tombés dans l’oubli, redonner la parole à ce que la critique Lea Vergine qualifie de «moitié suicidée du génie créateur de ce siècle». Qui se souvient de Maria Manton, Juana Muller, Claire Falkenstein ou Lutka Pink ? Le fonds d’atelier de cette dernière avait été mis à l’encan en 2010, et beaucoup d’œuvres avaient été adjugées à moins de 1 000 € ! Benoît Decron, prenant son bâton de pèlerin, est donc allé chercher ces peintres et sculptrices. Il les réunit à la façon d’un Salon des réalités nouvelles, auquel beaucoup ont participé dans les années 1950, chacune étant représentée par deux œuvres afin de montrer une évolution – ce qui est flagrant pour la peinture de Marcelle Loubchansky, de la Ville engloutie de 1954, marquée par une touche soutenue, à son nuagiste Sans titre de 1960. Au-delà de leur genre, leur point commun est d’avoir adopté le non-figuratif comme langage artistique, mais elles n’appartiennent pas pour autant à un mouvement ni ne se connaissaient forcément. Il s’agit de proposer une «tranche napolitaine», comme la qualifie le commissaire, dans un parcours qui balaie le spectre en la matière, d’une abstraction «froide» (soit géométrique) avec les Sonia Delaunay, Geneviève Claisse, Vera Molnár, Marta Pan ou encore Aurélie Nemours, en glissant vers une abstraction «chaude» (soit plus lyrique), d’Huguette Arthur Bertrand à Joan Mitchell, en passant par Simone Boisecq, Alicia Penalba, Isabelle Waldberg, Judit Reigl ou Ida Karskaya. Il ne faut pas oublier enfin que nous sommes dans l’institution consacrée à Pierre Soulages. La sélection a donc eu l’adoubement du maître de l’outrenoir, qui en a soutenu certaines, telle Liliane Klapisch, ou a pu avoir une relation de compagnonnage, comme avec Pierrette Bloch — la seule en laquelle il se reconnaisse pleinement par ses choix éthiques et esthétiques, ainsi qu’il le confie lui-même. Le propos est exhaustif, un aperçu qui se veut une invitation à aller plus loin, mais le choix des œuvres est parfois inégal, certaines toiles (Anna-Eva Bergman, Judit Reigl) étant plus fortes que d’autres (Nelly Marez-Darley). Mais cela relève presque du détail, car on ne peut que saluer cette relecture d’un après-guerre s’étant beaucoup (trop) écrit au masculin.

Musée Soulages, jardin du Foirail,
avenue Victor-Hugo, Rodez (12), tél. 
: 05 65 73 82 60.
Jusqu’au 10 mai 2020.
www.musee-soulages-rodez.fr
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