Musée de la Romanité, Antiquité et high-tech

Le 14 juin 2018, par Virginie Chuimer-Layen

Ce tout nouveau musée, dédié à l’identité romaine de la ville de nîmes, renforce sa relation contemporaine à son patrimoine d’exception, en perpétuelle découverte.

Le musée de la Romanité de Nîmes, conçu par Elizabeth de Portzamparc.
© Serge Urvoy


Nîmes, mai 2018. Près de l’esplanade Charles-de-Gaulle, souveraines, les arènes dévoilent leurs arcades éclatantes sous le soleil. Non loin, le rez-de-chaussée du musée de la Romanité, fraîchement sorti de terre, reflète cette vieille dame de pierre. À première vue, le nouveau bâti, destiné à promouvoir et transmettre la richesse archéologique d’une cité en constante exploration, n’éclipse en rien la mémoire de l’amphithéâtre antique. En 2006-2007, des fouilles d’archéologie préventives précédant l’aménagement d’un parking permettent la mise au jour de deux mosaïques romaines, répertoriées comme «les plus belles après celles de Pompéi», ainsi que d’une maison, sur le modèle de la domus, en excellent état de conservation. Le maire, Jean-Paul Fournier, décide alors de concevoir un écrin pour présenter ces œuvres d’exception ainsi que la collection antique, à l’étroit dans le Musée archéologique du boulevard Amiral-Courbet. En 2011, sur cent trois projets présentés, trois seront retenus, parmi lesquels celui d’Elizabeth de Portzamparc, architecte lauréate en 2012. Après trois ans de chantier et 59,5 M€ dépensés, le musée de la Romanité ouvre ses portes. Renforçant l’«axe latin de la cité», il perpétue le dialogue actuel avec l’histoire, déjà entrepris à leurs heures par le Carré d’art, signé du Britannique Norman Foster,
et la Maison carrée.

Nîmes, à la source
Dans les veines de cette cité fondée au VIe siècle avant notre ère coule, à l’origine, l’eau d’une source, pour laquelle la tribu celte des Volques arécomiques édifie un culte dédié au dieu Nemausus. En 120 av. J.-C., la cité devient «Colonia Augusta Nemausus», et s’agrandit sous Jules César (59-44 av. J.-C.). Avec Auguste (27 av. J.-C.-14 apr. J.-C.), cette colonie de la Gaule narbonnaise est à son apogée : l’empereur fait frapper la célèbre monnaie l’as de Nîmes, y bâtit l’une des plus grandes enceintes gallo-romaines dont la tour Magne est l’un des plus beaux témoins , un sanctuaire dynastique sur le lieu de l’ancien point d’eau, ainsi que la Maison carrée. En bref, durant cette période fondatrice, Nîmes se pare de majestueux monuments, dont le temple de Diane, la porte d’Auguste et la porte de France, suivis à la fin du siècle par l’amphithéâtre, construit entre 90 et 120.

 

As de Nîmes, monnaie émise à Nîmes sous le règne d’Auguste (27 av. J.-C.-14 apr. J.-C.). Revers : crocodile enchaîné à une palme, «COL NEM» (Colonia N
As de Nîmes, monnaie émise à Nîmes sous le règne d’Auguste (27 av. J.-C.-14 apr. J.-C.). Revers : crocodile enchaîné à une palme, «COL NEM» (Colonia Nemausus, Colonie de Nîmes). © Collections musée de la Romanité, Ville de Nîmes

Un bâti très ouvert, en dialogue constant
Une empreinte antique aussi forte ayant traversé, sans trop d’encombres, le cours du temps ne pouvait laisser Elizabeth de Portzamparc indifférente. «Le grand défi fut de construire face à un bâtiment bimillénaire, sur un site traversé par les vestiges du rempart romain, explique-t-elle. J’ai alors songé à organiser le bâti autour d’une rue intérieure qui suivrait les traces de l’ancienne enceinte augustéenne. Ce passage, accessible à tous, relie le jardin archéologique aux Arènes.» En regard de celles-ci, l’architecte opte pour un dialogue par complémentarité, opposant formes des édifices, matériaux et lignes de force : «le carré et le cercle, le verre et la pierre, les horizontales et les verticales». Fidèle à une architecture qui prolonge la ville, elle réalise un musée convoquant le monde romain à de multiples degrés. «Je voulais créer un lieu de paix, affirme-t-elle encore, à l’opposé de celui des Arènes, avec des éléments fluides, diaphanes, des ondulations subtiles.» Pour cela, elle imagine une technique une première «de conception très artisanale : sept mille lames de verre sérigraphié ont été ajustées, une par une, sur ordinateur. De la haute couture !» En résulte une façade conçue tel un voile, souple comme «un drapé évoquant la toge romaine, et une mosaïque de verre reflétant la massivité des arènes». Cette «peau» comme en lévitation, entrouverte par endroits, joue avec la lumière et ses reflets changeants, créant un dialogue raffiné avec son monument iconique et la vie environnante. Ces carrés rappellent également les tesselles de l’art de la mosaïque, dont le monde romain s’est fait le spécialiste, suggérant ce qui attend le visiteur à l’intérieur. À son sommet, un toit-terrasse végétalisé propose une vue imprenable sur la cité et son patrimoine. «Ce nouvel espace de vie offert à tous les Nîmois est le point culminant d’une promenade ascendante. Il apporte une vraie valeur à l’équipement.» Enfin, s’étendant sur 3 500 mètres carrés, le jardin archéologique public, relié au tissu urbain, permet de débuter ou de conclure la visite. En dehors de ses propriétés scientifiques, on peut y découvrir, sous des angles différents, certaines œuvres de la collection. Ainsi Elizabeth de Portzamparc a-t-elle imaginé «une architecture de liens» dédiée à tous, même «à celui ne venant pas visiter le musée», permettant de «démocratiser ce lieu de savoir».
Antique revival version XXIe siècle
Quel savoir ? 25 000 pièces (sculptures, mosaïques, objets domestiques, fresques, monnaies, fragments d’architecture), incluant celles de l’ancien Musée archéologique et les dernières découvertes, constituent un fonds muséal allant du VIIe siècle av. J.-C. à l’ère médiévale amené à s’étoffer. Pour en exposer cinq mille et satisfaire néophytes et amateurs éclairés, Dominique Darde, conservatrice en chef du patrimoine à la Ville de Nîmes, propose une visite chronologique et thématique, à l’échelle de la cité et du territoire. «Ce musée est une porte d’entrée pour comprendre Nîmes et les recherches archéologiques», confie-t-elle. Expliquant le rôle de Nemausus en regard des agglomérations alentour et de la région, il permet aussi une appréhension globale de la civilisation romaine dans ses colonies. Le parcours est très libre, stimulé par un aménagement intérieur clair ouvert sur plusieurs niveaux et un accompagnement discret des pièces, au moyen de «boîtes à outils». «Des “Boîtes du savoir” ouvrent les trois périodes prévues pour la présentation des collections», déclare Elizabeth de Portzamparc, également en charge des espaces intérieurs. Les informations pédagogiques sont minimisées au bénéfice de la découverte et du lien sensoriel que les visiteurs établissent avec les œuvres. Cette relation ludique est une méthode très appropriée pour la transmission du savoir et l’apprentissage.»

 

Musée de la Romanité, Nîmes, mosaïque de Penthée, époque romaine (IIe siècle), détail : scène centrale représentant le meurtre de Penthée par sa mère
Musée de la Romanité, Nîmes, mosaïque de Penthée, époque romaine (IIe siècle), détail : scène centrale représentant le meurtre de Penthée par sa mère Agavé. Nîmes, fouilles du parking Jean-Jaurès, 2006-2007. © Stéphane Ramillon-Ville de Nîmes

Muséographie à la pointe pour pièces d’exception
L’entrée du musée, dans le prolongement du rempart, rappelle les origines de la ville. Les précieux vestiges de la porte du sanctuaire de la Fontaine reprennent leur place avec l’accueil monumental aux lignes épurées, visible depuis l’atrium, point central du bâtiment. «Sa reconstitution est un signe fort, annonçant le début du périmètre sacré», explique Manuella Lambert, conservatrice du patrimoine. Plus loin, la section préromaine offre une vivante reconstitution de la maison gauloise de Gailhan (Ve siècle av. J.-C.), grâce à un procédé de réalité suggérée. Partout, l’emploi des nouvelles technologies se distille de façon adéquate grâce à des visites virtuelles, interactives, des modélisations 3D, des infographies, animations graphiques et sonores, associées à des jeux de lumière. Tout en évitant l’écueil de la gadgétisation, ils témoignent d’une pédagogie active, repensée, faisant du passé une Antiquité du présent. Notre coup de cœur ? Les projections sur les autels votifs, semblables à des ombres chinoises mouvantes, très parlantes et esthétiques. Situées en mezzanine, les mosaïques de la Villa Roma sont éclairées par un dispositif audio expliquant leurs mythes celui de Penthée et de sa mère, la ménade Agavé , et des animations graphiques permettent de les visualiser au sein de l’habitat. Enfin, à l’étage inférieur, la ville se dévoile à l’âge paléochrétien puis médiéval, par le biais de nombreux sarcophages et chapiteaux. Une section est également consacrée au legs romain à travers les siècles, par la présence de nombreuses maquettes de monuments iconiques, réalisées par le scientifique Auguste Pelet au XIXe siècle. Avec ce nouvel outil de connaissance mis en beauté par un bâti à l’opposé de l’«architecture spectacle» et connecté au lieu, une muséographie vivante ainsi que des collections amplifiées, Nîmes confirme son patrimoine singulier, à valeur universelle. Cette entreprise musclera, sans trop de doute, sa candidature au patrimoine mondial de l’Unesco. Résultat en juillet prochain !

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