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Michel David-Weill, collectionneur et mécène, le dernier grand seigneur

Publié le , par Carole Blumenfeld

Collectionneur hors normes, mécène aussi discret qu’engagé, Michel David-Weill – aussi surnommé « le dernier empereur de Wall Street » - vient de disparaître à l’âge de 89 ans

Michel David-Weill dans son appartement à New York, devant un meuble de Riesener... Michel David-Weill, collectionneur et mécène, le dernier grand seigneur
Michel David-Weill dans son appartement à New York, devant un meuble de Riesener surplombé par un tableau de Corot.

Débutons avec une anecdote révélatrice du personnage, banquier d’affaires de son état, connaisseur passionné et mécène dévoué. Après avoir envoyé la convocation au Conseil des amis du Louvre du 2 novembre 2021, qui incluait la présentation du Rêve de saint Joseph du Maître de l’Observance que la Société souhaitait offrir en hommage à Michel Laclotte, Sébastien Fumaroli reçoit un coup de téléphone de New York. Michel David-Weill a trouvé la présentation de Thomas Bohl très convaincante. Il connaît par ailleurs bien l’artiste, dont il possède une des œuvres. Aussi se propose-t-il de financer intégralement l’acquisition des Amis du Louvre…

La dynastie David-Weill
Né à Paris en 1932, le fils de Berthe – modèle de Dalí, dont le portrait est conservé au Metropolitan Museum of Art de New York – et Pierre David-Weill – le sien par Vuillard apparaissant au milieu de ses collections de peinture du siècle des Lumières est célèbre – a grandi dans le goût du XVIIIe siècle. Témoin de la joie de son grand-père devant un Watteau, un Fragonard, un Corot, il a appris, disait-il, «que le souffle de la vie passait par l’art, l’émotion était là». Son père lui inspira «un art de vivre, c’est-à-dire le respect de la beauté» – on ne se vautre pas sur un canapé Louis XVI –, mais aussi l’habitude de voir cette beauté et d’en user sans qu’elle soit sacralisée. Dans la préface de L’Esprit en fête, l’autobiographie de Michel David-Weill (Robert Laffont, 2007), Marc Fumaroli évoque cette «perfection de l’art de vivre» : «C’est chez eux, chez lui, avec eux, avant-guerre et après-guerre, qu’il a respiré le bonheur de vivre dans une demeure (un des vocables les plus poétiques de notre langue) dont la distribution, la commodité, l’élégance, demandent à la beauté de tous les arts la condensation de grâce qui tient en respect et à l’écart tout ce qui peut nuire aux sentiments sociaux et à la politesse protectrice des manières.» Or, le revers de la médaille, pour une famille contrainte de fuir la France en 1870 puis de se cacher ou de s’exiler pendant la Seconde Guerre mondiale – au cours de laquelle Michel David-Weill perdit son frère aîné, arrêté en 1942 lorsqu’il tentait de rejoindre la France libre –, c’est un rapport très particulier aux œuvres d’art. Nombre de provenances de chefs-d’œuvre des musées new-yorkais et français racontent leur histoire. Il y eut par exemple les 50 trésors vendus pour pallier les effets de la crise de 1927, puis les milliers d’objets saisis par les nazis, et restitués en partie, vendus ensuite… La guerre, selon Michel David-Weill, lui a enseigné que «ce après quoi nos contemporains soupirent, c’est-à-dire un monde établi, fixe, organisé et prévisible, relève d’une totale illusion». Il a donc eu tout ou presque à reconstruire, et en particulier la collection. Jusqu’au dernier jour, Michel David-Weill a été un amateur gourmand de peinture. De Lorenzo Monaco à Picasso, il a réuni un ensemble de pépites, où trônent en bonne place La Fuite en Égypte, dite «à l’éléphant» de Poussin – «grâce de la vie, bonheur d’être ensemble, c’est extraordinaire» –, Le Puits de Louis Le Nain, ou encore et surtout Fragonard. Citant Le Guépard, il faisait le lien avec sa passion immense pour la peinture, dont le propre est de fixer un instant. «J’ai la chance d’avoir une étude de la Fête à Saint-Cloud, de Fragonard, à mon avis plus touchante que le tableau qui se trouve à la Banque de France. Il y a là une présence qu’aucune mélancolie ne peut ternir. On dit souvent que le paysage a été presque inventé par les impressionnistes. Mais il s’agit déjà d’un paysage d’impressions : une lumière de théâtre éclaire le côté gauche sous la tente, c’est le savoir, un bac de fleurs est tombé, on voit un marchand de poupées, un grand arbre… Nous avons tous connu dans la vie ces moments de poésie occasionnelle. On les retrouve à l’instant en regardant ce tableau.» Les grands marchands connaissaient bien l’esthète. Alexis Kugel – chez qui transparaît un respect absolu, mais aussi la nostalgie de voir une page qui se tourne – s’offusque du terme «grand goût français», qu’il estime beaucoup trop réducteur pour qualifier l’esprit de la collection de Michel David-Weill. Adam Williams parle au nom de toute la communauté qui, assure-t-il, sent un vide et surtout la disparition avec lui du concept «a David-Weill painting», qui obligeait les marchands à se dépasser. Étienne Bréton dresse volontiers une comparaison entre Morozov et Chtchoukine : «L’un disait à Ambroise Vollard “montrez-moi vos meilleurs tableaux”, l’autre, “montrez-moi tous vos tableaux”… Michel David-Weill, seigneur parmi les collectionneurs dans sa façon d’agir, de discuter d’un achat, appartenait à la deuxième catégorie car il était avant tout un œil curieux.»

Le goût de la discrétion
Si une salle du Louvre porte les noms de David, Pierre et Michel David-Weill en hommage à cette dynastie de philanthropes, membres de l’Académie des beaux-arts, la majorité de leurs libéralités en faveur des musées français et américains furent anonymes tant ils avaient la discrétion pour habitude. En 1975, Michel David-Weill avait lui-même offert au Louvre Le Taureau blanc à l’étable de Fragonard, puis le Portrait de Mariana Waldstein, la neuvième marquise de Santa Cruz, de Goya. En 1997, il avait pris à sa charge l’achat du Portrait de Juliette de Villeneuve, de David, afin de célébrer le centenaire de la Société des amis du Louvre, pour laquelle son grand-père David et son père Pierre avaient beaucoup fait avant lui. En 2012, il avait offert une somme conséquente pour la rénovation des salles d’objets d’art du XVIIIe siècle, un cadeau qui venait compléter un généreux don prévu à l’origine pour la création des salles dédiées à la peinture britannique — qui n’ont jamais vu le jour en raison des contraintes techniques liés à l’espace un temps envisagé. Pour autant, le généreux bienfaiteur du musée de Cluny, de celui de la Légion d’honneur, mais aussi de la Cité des arts, ne fut pas renouvelé en 2017 à la tête du Conseil artistique des musées nationaux. Celui dont l’épouse, Hélène, fut présidente des Arts décoratifs de 1994 à 2016, était aussi l’un des mécènes fidèles du Metropolitan Museum, dont il soutenait tant les programmes de recherche que la politique d’acquisition des Cloisters. Récemment, il avait contribué au financement de l’acquisition par le Met du désormais célèbre tableau du Maître de Vyssi Brod acheté lors de la vente aux enchères de Dijon en 2019. Si Philippe de Montebello s’est exprimé lors de la cérémonie funèbre à Saint-Germain-des-Prés, Henri Loyrette rend un hommage tout aussi chaleureux à ce «nom mythique et terriblement attaché au musée – entendons le Louvre». Pour lui, Michel David-Weill incarnait «une bienveillance native, une curiosité rare et une constante générosité pour les musées français. Son profond amour du musée a fait de lui un formidable président du Conseil artistique. Il était véritablement émerveillé de découvrir ce qui allait enrichir les collections et était toujours très attentif à la parole des conservateurs. Il aimait entendre cela.» Dans L’Esprit en fête, le très lucide Michel David-Weill écrivait : «Je sais très bien que plus personne ne vivra comme j’ai vécu. Je suis l’un des derniers représentants d’un monde disparu, que mon grand-père et mon père ont connu avant moi. La maison Lazard n’est plus à moi, mes collections d’art seront un jour dispersées. Rien n’est fait pour durer.» Grâce lui soit rendue.

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