Meissen et Chantilly, les alchimistes de l’or blanc

Le 01 octobre 2020, par Jean-Louis Gaillemin

Ayant mis en scène, avec l’extravagance qu’on lui connaît, les nouvelles galeries de porcelaine du Zwinger de Dresde, Peter Marino renouvelle son exploit à Chantilly, le temps d’une exposition qui mêle avec esprit la production de Meissen et de la manufacture française.

Rhinocéros avec un Oriental monté en pendule. Porcelaine dure de Meissen à décor polychrome montée en bronze ciselé et doré, fleurs en porcelaine tendre française, manufacture de Meissen, modèle de Johann Joachim Kändler, vers 1750-1755. Mouvement de Gille l’Aîné à Paris (reçu maître en 1746) et monture française, vers 1750. Fleurs en pâte tendre françaises (Vincennes ?), vers 1750, 55,7 37 cm, collection particulière Bearbeitet.
© Christian Mitko

Dans la « Grande Singerie » de Chantilly, sur sept piédestaux en bois dorés qui se tortillent avec une élégance toute rocaille, de délicieuses créatures simiesques prennent la pose. L’une s’est transformée en écritoire, une deuxième, avec ses deux petits, joue à la théière, une troisième dévore un fruit tandis qu’un révolté, enchaîné à un arbre, montre les dents. Charmantes porcelaines : Chine, Meissen ou Chantilly ? Bien difficile, de près comme de loin, de distinguer leurs origines. Nous sommes dans le domaine de la copie, de l’invention, de l’imitation, comme le montrent les arabesques de Christophe Huet parodiant les occupations de la cour de Louis-Henri de Bourbon-Condé : la chasse, la guerre, la musique, la peinture, la sculpture, mais aussi l’alchimie. Celle de l’or blanc, cette précieuse porcelaine asiatique que le duc collectionnait passionnément et qu’il avait décidé d’imiter en créant une manufacture à Chantilly en 1730. Au cœur d’un panneau, un Chinois de fantaisie plonge une longue cuillère dans un pot placé sur des braises. Sous le feu, une motte de terre attend d’être coupée, au-dessus, un soufflet, un pot avec son mortier, un entonnoir, un tamis. L’alchimiste est entouré de vases montés en bronze doré. À ses pieds, un peintre sur porcelaine – Cicaire Cirou, peintre de la manufacture – et un autre, Huet lui-même peut-être, peignant des chinoiseries. Industrie florissante à en juger par cet écureuil juché sur une presse à monnaie.
 

Pendule aux carlins. Porcelaine dure de Meissen à décor polychrome montée en bronze ciselé et doré, fleurs en porcelaine tendre française,
Pendule aux carlins. Porcelaine dure de Meissen à décor polychrome montée en bronze ciselé et doré, fleurs en porcelaine tendre française, manufacture de Meissen, vers 1755, mouvement de C. Mathieu à Paris, 44,3 cm. Collection particulière.
© Hugues Dubois


La «maladie de porcelaine»
Une vingtaine d’années auparavant, c’est Auguste le Fort, prince-électeur de Saxe et roi de Pologne, qui avait été atteint de la « maladie de porcelaine » en découvrant le cabinet de Charlottenburg. Se détachant sur des miroirs, vases, plats, gourdes et théières, bêtes et magots juchés sur des consoles formaient un décor non dépourvu d’humour, comme deux d’entre eux portant un service bleu et blanc, coiffés eux-mêmes de coupes en porcelaine. L’alchimiste du prince-électeur, Johann Friedrich Böttger, après lui avoir fait croire qu’il avait trouvé la pierre philosophale, avait finalement percé les arcanes de la « pâte dure » asiatique, avec le fameux kaolin. Auguste créa alors une manufacture de porcelaine à Meissen et accrut considérablement sa collection de pièces asiatiques pour transformer un palais entier, le Palais japonais, en gigantesque « cabinet de porcelaine ». Lorsque les musées de Dresde décidèrent, en 2006, de recréer ces fastes japonais dans les galeries du Zwinger, ils firent appel à Peter Marino qui, refusant toute idée de vitrine, multiplia socles et consoles dorés pour faire dialoguer les porcelaines et l’architecture. Les pièces les plus spectaculaires, comme les singes et les oiseaux de Kändler, étaient placées sur d’audacieux socles baroques dans deux pagodes en soie rouge et une autre en treillage. Extravagance assagie dans les grands appartements de Chantilly, où le décorateur a placé vases, pièces de service et petits animaux sur les fabuleux meubles historiques de la grande galerie et sur des socles en rocaille dorée ; deux pavillons éphémères faisant office de volières.
L’illusion de l’exotisme
L’existence, à Dresde comme à Chantilly, d’importantes pièces asiatiques destinées à fournir des modèles aux productions européennes devait fatalement générer des pratiques qui sont aujourd’hui l’angoisse des experts, mais font les délices des historiens. La tentation était grande, en effet, comme dans tous les cas d’imitation, de faire passer la copie pour l’original et d’en tirer gloire ou profit. En ligne de mire : les pièces à décor Kakiemon, d’autant plus recherchées que les sources japonaises s’étant taries, les prix avaient atteint des sommets. La simplicité allusive de leurs motifs, qui mettait en valeur la beauté laiteuse de l’or blanc, était d’ailleurs aisée à imiter. Aussi est-il bien difficile aujourd’hui de vouloir les distinguer. Illusoire souvent de retourner les pièces, d’inspecter les signatures et les marques : tout a été fait pour nous confondre ! Comme en témoignent ces vases cornets « kakiemon » de Chantilly, agrémentés au revers de faux caractères asiatiques. Mais c’est à Meissen que ces tours de passe-passe prirent un essor inouï, grâce à un marchand faïencier parisien : Rodolphe Lemaire, qui estimait que les Kakiemons saxons étaient les plus aptes à passer pour des originaux japonais. Les ayant fait « japoniser », c’est-à-dire peindre dans le style kakiemon des pièces blanches de Meissen, en Hollande, Lemaire les redonna à la manufacture pour en obtenir des copies, et n’hésita pas à demander à Auguste le Fort « sa protection et un privilège pour que ses plans et modèles soient exécutés ponctuellement et par préférence à ses ordres ». Tout cela, bien sûr, pour la plus grande gloire de Meissen « puisqu’il y a lieu d’espérer, que par cette même correspondance les porcelaines de Saxe tiendront lieu de celles du Japon et de la Chine… » Il obtint même dans un premier temps que les pièces soient dépourvues des deux épées croisées de la marque saxonne et revêtues d’une sorte de caducée aux allures chinoisantes.

 

Paire de bouteilles piriformes, vers 1735-1740, porcelaine tendre de Chantilly à décor kakiemon, manufacture de Chantilly, 28 x 9,2 cm, co
Paire de bouteilles piriformes, vers 1735-1740, porcelaine tendre de Chantilly à décor kakiemon, manufacture de Chantilly, 28 9,2 cm, collection particulière.
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Des «personnes intelligentes»
Le roi estimant finalement que ces copies pouvaient dévaloriser ses pièces authentiques, Lemaire s’attacha la complicité du nouveau directeur de la manufacture, le comte Carl Heinrich von Hoym, un collectionneur qui avait longtemps séjourné à Paris et fit notamment appliquer les épées saxonnes sur, et non sous la couverte, de façon à pouvoir plus facilement les enlever. Hoym fit même venir de la collection royale du Palais japonais cent vingt pièces d’importation pour diversifier les copies : 1 800 d’entre elles gagnèrent les collections de Hoym, 2 500 l’entrepôt de Lemaire, logé au dernier étage de son palais. Le Mercure de France célèbra en février 1731 le succès parisien de la porcelaine de Saxe qui « a fait un tel progrès depuis deux ou trois ans, qu’on a envoyé de Paris des Modèles, des Desseins et des personnes intelligentes, qu’il en vient aujourd’hui quantité de Pièces comparables à ce qui vient de plus beau de la Chine et du Japon, […] de telle sorte que les plus habiles Connoisseurs sont souvent en défaut, prenant cette nouvelle Porcelaine pour l’ancienne, et souvent même lui donnent la préférence, au grand scandale de divers Curieux d’un gout trop raffiné, ou peut-être mal sûr ». L’éloge de trop ? Si Auguste fut flatté de l’opinion française, les choses se gâtèrent : Hoym fut démis de ses fonctions et Lemaire, la « personne intelligente », emprisonné avant d’être expulsé. Un corbeau français espérant peut-être prendre sa succession se hâta de le charger, dénonçant un complice : un certain Plâtrier, marchand parisien qui enlevait au diamant les marques sur couverte, et fournissait en faux le marquis de La Faye, Jeanne de Luynes, comtesse de Verrüe, le maréchal d’Estrées ou le duc de Gramont. Certains marchands merciers s’y laissèrent prendre, comme le célèbre Edme François Gersaint qui, dans l’inventaire de la succession du vicomte de Fonspertuis, jugea japonaises deux pièces de Meissen avant de découvrir les épées saxonnes sous des cachets de cire. Il corrigea son expertise dans le catalogue de la vente et laissa entendre, pour dédouaner son noble collectionneur, qu’un tel connaisseur n’avait pu être dupe et avait simplement voulu s’amuser en testant les connaissances de ses amis. Pour achever de déconcerter les visiteurs, l’exposition de Chantilly abonde en pièces exceptionnelles, réalisées par les plus grands « marchands merciers » de Paris à partir de porcelaines de Meissen, de Chantilly et de Vincennes. Pendules, candélabres, pots-pourris, fontaines de table ainsi qu’un fantastique orgue de chambre, avec son orchestre de singes, de Kändler démontrent avec brio qu’au-delà des origines, seule importe la création.

à voir
 « La Fabrique de l’extravagance, porcelaines de Meissen et de Chantilly »,
château de Chantilly (60), tél. 
: 03 44 27 31 80.
Jusqu’au 3 janvier 2021.
domainedechantilly.com
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