Max Jacob, entre ciel et terre

Le 19 mars 2020, par Claire Papon

Les livres et manuscrits de Max Jacob apparaissent régulièrement aux enchères, ses dessins beaucoup plus rarement. Un catalogue leur est consacré, qui contient des feuilles conservées par la famille de cette figure artistique du XXe siècle. Une première.

Max Jacob (1876-1944), Autoportrait au quartier latin, encre, lavis d’encre et crayon de couleur, 16,5 10 cm.
Estimation : 600/800 

Culte, vocation, travail de mémoire… Didier Gompel (1912-2003) a consacré ses temps libres à l’œuvre littéraire et graphique de Max Jacob, son cousin. Tout – ou presque – sépare les deux hommes, du moins leurs familles. L’un est né dans la seule famille juive de Quimper, le 12 juillet 1876, de parents non pratiquants, antiquaires et tailleurs d’habits ; l’autre, futur haut fonctionnaire au ministère de la Santé, voit le jour à Paris, quai aux Fleurs. Sa mère, Yvonne Netter (1889-1985), est avocate, sioniste et militante féministe. Les grands-parents Gompel, Gustave et Noémi sont les fondateurs de la société Paris-France, réunissant notamment Madelios et Les Trois quartiers à Paris, ainsi qu’une soixantaine de magasins de nouveautés en province, Les Dames de France. C’est eux qui accueilleront Max à son arrivée à Paris, en 1898. Il sera même employé à l’entretien puis manutentionnaire dans l’affaire familiale, avant d’abandonner quelques mois plus tard ces tâches pour lesquelles il n’a guère de disposition. La légende veut que Picasso ait décidé de sa vocation, en lui disant : «Tu es un poète ! Vis en poète !» Dans les années 1930, Didier Gompel prend l’habitude de se rendre à l’hôtel de la rue Nollet le mercredi en fin d’après-midi, jour de réception de Max. Conteur et amuseur hors pair, cet homme aux facettes multiples fascine son entourage par ses connaissances, son intelligence, sa fantaisie et sa générosité, son humanisme. Didier observe ce cousin homosexuel, savant et amusant, pouvant passer du rire aux larmes, ami de Picasso, Modigliani, Apollinaire, Derain, Cocteau, Éluard… «Tout en devisant, il badigeonnait la feuille d’une couche de peinture blanche d’abord, puis de couleur rouille. Lorsque ce mélange d’un rouge orangé avait une consistance pâteuse, il prenait le contenu d’un cendrier d’occasion et le répandait par-dessus, en y ajoutant de nombreux crachats ; malaxant le tout de sa main, il vous jetait un petit clin d’œil rieur et complice et disait «Le truc à Picasso… Le truc à Picasso… », rapportera-t-il des années plus tard.
 

La Crucifixion, gouache, 36,5 x 54,5 cm. Estimation : 3 000/5 000 €
La Crucifixion, gouache, 36,5 54,5 cm.
Estimation : 3 000/5 000 
Tête de Christ, 1933, gouache sur carton, 25,5 x 25,5 cm. Estimation : 1 500/2 000 €
Tête de Christ, 1933, gouache sur carton, 25,5 25,5 cm.
Estimation : 1 500/2 000 


Artiste et humaniste
Les deux hommes seront séparés par la guerre. Ils ne se reverront plus. Max Jacob est arrêté par la Gestapo le 24 février 1944 au matin, conduit à la prison d’Orléans où il demeure quatre jours. Malgré les conditions, il distrait ses camarades en leur chantant son répertoire d’opérettes. Dans le train pour Drancy, il lance des SOS à ses amis, Roger Toulouse, André Salmon, Marie Laurencin, Henri Sauguet et bien sûr Jean Cocteau. Celui-ci remuera ciel et terre pour le faire libérer. Admis à l’infirmerie de la cité de la Muette, Max Jacob meurt dans la nuit du 5 au 6 mars 1944, sans savoir qu’au terme de dures tractations on venait de l’avoir sauvé d’une déportation vers Auschwitz… Dès les années 1950, Didier Gompel ressent le besoin de «retrouver» ce poète qu’il estime méconnu, et dont ses grands-parents lui ont donné certains souvenirs. Il achète éditions rares et dédicacées, manuscrits d’œuvres en prose et en vers, de pièces de théâtre, de romans ou de nouvelles, réunit archives, articles et correspondances, reconstitue des ensembles entiers d’études et de revues qui lui sont consacrées. Rien ne manque, de Saint Matorel (1911) à La Couronne de Vulcain (1923), en passant par Le Cornet à dés de 1917, son recueil de poèmes le plus célèbre, et sa grande activité épistolaire. L’homme écrivait, paraît-il, au moins six lettres par jour… «Didier Gompel a choisi, classé et révélé le portrait kaléidoscopique d’une œuvre reproduisant fidèlement, à la manière d’un autoportrait, la personnalité de son auteur», souligne Patricia Sustrac, la présidente des Amis de Max Jacob, en préface du catalogue de la vente. En 1989, Didier Gompel fait don à la BnF de sa collection littéraire : avec ses vingt-cinq mètres linéaires, c’est l’ensemble le plus complet à ce jour. Sa quête ne s’arrête pas là. Pendant des années, il réunit aussi l’œuvre peint. En solitaire, mais avec la complicité de son épouse Claudine (1920-2015). «Mon père m’emmenait souvent chez les bouquinistes, les marchands ou les galeristes, mais notre échange s’arrêtait là. Il ne me faisait pas participer à ses recherches, à son travail», raconte Hervé Gompel, une nuance de regret dans la voix. Aujourd’hui, il a choisi de se séparer d’une centaine de dessins, aquarelles, gouaches et encres qu’il conservait dans un garde-meubles. «Mon père aurait aimé que cela se passe ainsi, lui qui n’a jamais rien vendu. Je veux lui rendre hommage, valoriser son travail, et à mon tour mieux faire connaître l’œuvre graphique de Max Jacob», dont les dernières expositions, aux musées des beaux-arts de Quimper et d’Orléans, ont eu lieu en 1994. Plus que par le nombre, cet ensemble est remarquable par les dimensions de certaines feuilles, et surtout par leur lyrisme. «Contrairement à celle de Picasso, la peinture de Max Jacob n’est pas révolutionnaire, ni même peut-être novatrice, mais elle frappe par sa puissance, la capacité qu’il avait à exprimer la souffrance», explique Sylvia Lorant-Colle, membre du Comité plastique Max Jacob et ayant-droit du poète. La preuve par l’image avec une Tête de Christ (gouache sur carton, 1 500/2 000 € voir photo ci-dessus) et surtout une Crucifixion (voir photo ci-dessus), exécutée dans les années 1940, dont «la force expressive est si intense qu’elle pourrait être rapprochée du retable d’Issenheim de Colmar peint par Matthias Grünewald», souligne la spécialiste. Artiste talentueux, Max était aussi un véritable croyant. Le 22 septembre 1909, il a une vision du Christ sur le mur de sa chambre, se sent «déshabillé de [sa] chair humaine». Incomprise par son entourage, cette «rencontre avec l’Être Inéffable» transformera sa vie. Le 18 février 1915 il se fait baptiser, avec Picasso pour parrain. Installé à à l’ombre du monastère de Saint-Benoît-sur-Loire de 1921 à 1928, puis à partir de 1936, il se nourrit de l’Ancien et du Nouveau Testament. Il lit, écrit et peint. Un album de vingt-sept dessins à l’encre – à la plume, en traits incisifs, ou au pinceau – réunit ses pensées religieuses. Il est aujourd’hui attendu entre 4 000 et 5 000 €.

 

Max Jacob (1876-1944), La Récolte du varech, gouache, 18,5 x 14,5 cm. Estimation : 800/1 000 €
Max Jacob (1876-1944), La Récolte du varech, gouache, 18,5 14,5 cm.
Estimation : 800/1 000 
Apollinaire sur un divan, encre, aquarelle et rehauts de gouache, 20 x 15,5 cm. Estimation : 1 000/1 500 €
Apollinaire sur un divan, encre, aquarelle et rehauts de gouache, 20 15,5 cm.
Estimation : 1 000/1 500 


Portraits sans complaisance
Quatre autoportraits nous instruisent sur les différentes étapes de la vie de Max Jacob – et le montrent sans compromis. Le premier (voir photo page 15), exécuté vers 1894, est celui d’un jeune homme cherchant sa voie, brillamment reçu au Concours général de philosophie mais rapidement désillusionné. Si la barbe soignée et le haut-de-forme suggèrent un garçon de la bourgeoisie, ses yeux – primordiaux dans tous ses dessins – au regard de biais, et la large tache, posée en lavis, s’étendant du chapeau au cœur sont l’expression de son angoisse, celle de l’étranger dans la capitale inconnue. Le dernier autoportrait, d’une extrême sobriété, évoque la vieillesse et son dénuement, le regard cherchant l’infini, deux traits dessinant des lèvres amères et quelques rides, une ligne discontinue hésitante soulignant son crâne chauve (500/800 €). Deux portraits de Moïse Kisling et de son ami, Marcel Béalu (1908-1993), le premier daté 1927 et le second exécuté vers 1943, éclairent sur la personnalité de ce personnage fantaisiste et généreux, artiste humaniste pour qui l’écriture est indissociable de la musique, qui l’a bercé dès son enfance, et de la peinture. C’est cette dernière, d’ailleurs, qui bien souvent lui fournit son gagne-pain. De 1900 à 1910, il livre des dessins satiriques pris sur le vif – tels que Les Marionnettes (400/600 €) ou La Rencontre (250/300 €) –, puis de nombreuses scènes de genre issues du monde du spectacle qu’il fréquente avec ses amis, La Chanteuse de café-concert (600/800 €), À l’Opéra, 1 200/1 500 €), La Foire du Trône (voir photo ci-dessus), Au Cirque (2 000/3 000 €)… La Bretagne lui fournit aussi matière à des œuvres d’une grande tendresse, réalisées de mémoire ou à partir de cartes postales. Pour le recueil de chants celtiques La Côte, publié en 1911 et réédité en 1927, il livre Le Tailleur (800/1 000 €), La Récolte du Varech (voir photo ci-dessus), une Bretonne sortant de l’église (250/300 €), une autre sur son âne (1 000/ 1 200 €). Le Port (vers 1 200/1 500 €) et un Paysage méridional (même estimation) font écho au cubisme. S’il en a suivi toutes les étapes, et en fut le chroniqueur avec Guillaume Apollinaire et André Salmon, il n’en retient que quelques principes de géométrisation… Une gouache figurant Amalfi, datée 1925, rappelle enfin que si le sujet lui vient d’une carte postale, les couleurs sont le reflet de ses propres impressions (1 200/ 1 500 €). «Tu es un poète, pas un peintre», lui avait dit Picasso. Se fier aux apparences est toujours une erreur…

mercredi 03 juin 2020 - 14:00 - Live
Salle des ventes Favart - 3, rue Favart - 75002
Ader
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