Mathias Auclair, la BnF joue sa partition

Le 16 juin 2017, par Christophe Averty

Au sein de la Bibliothèque nationale de France, Mathias Auclair, directeur du département de la Musique, a pour mission de donner sa pleine mesure à ce patrimoine vivant et vibrant. Une partition jouée andante.

Mathias Auclair dans la salle de lecture de la Bibliothèque-musée de l’Opéra, devant le buste de Lucienne Bréval par Falguière.
© BnF

La BnF ne célèbre pas la musique au seul solstice d’été, mais chaque jour de l’année. Ses collections, constamment enrichies depuis la création en 1942 de son département de la Musique, traversent les siècles, des antiphonaires du Moyen Âge aux premiers opéras, des maîtres baroques aux compositeurs contemporains. Elles constituent l’un des fonds musicaux les plus importants au monde environ trois millions de documents , aujourd’hui orchestré par Mathias Auclair, qui, nommé en février 2016 à la tête du département, a précédemment œuvré, pendant quinze ans, à la Bibliothèque-musée de l’Opéra et assuré le commissariat de nombreuses expositions. Hautboïste, ce chartiste de formation, investi dans l’histoire des collections de l’Opéra de Paris, a fondé sa recherche scientifique sur les rapports entre les arts et la musique, au travers de l’iconographie théâtrale. Aujourd’hui, il a pour tâche d’harmoniser la cohésion des deux sites de conservation abritant les collections musicales Richelieu-Louvois et bibliothèque-musée de l’Opéra , tout en mettant en lumière la diversité et la transversalité d’un exceptionnel patrimoine national.
 

Roger Chapelain-Midy (1904-1992), projet de décor pour La Flûte enchantée, 1954,BnF, département de la Musique, Bibliothèque-musée de l’Opéra. © Adagp
Roger Chapelain-Midy (1904-1992), projet de décor pour La Flûte enchantée, 1954,
BnF, département de la Musique, Bibliothèque-musée de l’Opéra.

© Adagp, Paris 2017

La BnF compte quatorze départements, dont celui de la Musique. Quelle place et quel rôle lui sont dévolus ?
On a tendance à croire que la Bibliothèque nationale conserve essentiellement la musique notée, qui, effectivement, occupe une place majeure dans ses collections. Le bâtiment de la rue de Louvois, construit spécialement en 1964 pour le département, qui s’est ainsi détaché de la bibliothèque Richelieu, abrite par exemple quarante mille partitions manuscrites antérieures à 1800 et environ cent mille des XIXe et XXe siècles. Il est aussi chargé de collecter le dépôt légal de la musique imprimée. Mais des correspondances aux archives de musiciens, des maquettes de décor aux costumes d’opéra, des bijoux de scène aux portraits de musiciens, les collections s’ouvrent à toute typologie de document et d’objet. En outre, qu’elle soit notée, jouée, représentée ou numérique, la musique innerve nombre d’autres départements de la BnF, tels celui des Manuscrits, qui réunit les opus médiévaux, ou celui de l’Audiovisuel, qui rassemble, sur le site François-Mitterrand, la musique enregistrée, les captations de concerts et d’opéras. Le but est de valoriser ce patrimoine considérable, d’amplifier sa visibilité et de jeter des ponts vers les musiques de demain. L’administration a ainsi souhaité unifier sa politique institutionnelle indépendamment de l’implantation des sites de conservation. Cette orientation dégage de nouveaux possibles, potentialise les capacités de chaque établissement et repousse les limites. La place de la musique dans les collections de la BnF s’en trouvera confortée et son rôle accentué.

 

Hector Berlioz (1803-1869), Les Troyens, partition manuscrite en partie autographe, version pour chant et piano, 1858-1859.
Hector Berlioz (1803-1869), Les Troyens, partition manuscrite en partie autographe, version pour chant et piano, 1858-1859.

Les expositions présentées à la Bibliothèque-musée de l’Opéra s’inscrivent-elles dans cette dynamique ?
Miroir des collections et des acquisitions, elles répondent à une double attente : celle d’un public néophyte venu visiter le palais Garnier et celle d’amateurs exigeants, friands de nouvelles découvertes. En témoigne la récente exposition consacrée à Léon Bakst qui, tout en dévoilant l’univers du décorateur des Ballets russes, a exploré ses filiations dans la haute couture parisienne. Dans ce même esprit, «Mozart, une passion française», qui ouvre le 20 juin, est l’écrin de cent quarante pièces exceptionnelles comprenant quarante manuscrits du compositeur salzbourgeois conservés à la BnF, dont le célèbre Don Giovanni, et offre la part belle aux projets de décors de Charles Percier pour Les Mystères d’Isis, présentés pour la première fois. Cette version parisienne de La Flûte enchantée traduit l’adaptation de l’œuvre mozartienne à un goût français teinté d’égyptomanie. In fine, l’exposition révèle la manière dont le public parisien a accueilli et perçu l’œuvre de Mozart, influençant également sa reconnaissance posthume. Dans son prolongement, l’Opéra national de Paris propose de nouvelles mises en scène de la célèbre trilogie du librettiste Lorenzo da Ponte : Les Noces de Figaro, Don Giovanni, Così fan tutte. Les prochaines expositions monographiques seront du même acabit. À la fin de l’année, accompagnant la reprise de l’œuvre de Leos Janácek De la maison des morts à l’Opéra de Paris, l’une d’elles mettra à l’honneur Patrice Chéreau, auteur de la mise en scène de ce spectacle. Puis, en 2018, le musée de l’Opéra explorera les liens entre Picasso et la danse. Ainsi, en filigrane, l’ensemble de ces expositions offrent une vision tangible voire plastique de la musique, soulignant sa transversalité dans l’univers de la création. Elles permettent d’appréhender, par l’évocation, l’époque, le contexte, le processus créatif d’un artiste et son esprit.

 

Jacques Drésa (1869-1929), maquette de costume pour Papageno dans La Flûte enchantée, 1922, dessin, BnF, département de la Musique, Bibliothèque-musée
Jacques Drésa (1869-1929), maquette de costume pour Papageno dans La Flûte enchantée, 1922, dessin, BnF, département de la Musique, Bibliothèque-musée de l’Opéra.
© BnF

Cette vision large et ouverte du patrimoine musical se traduit-elle également dans la politique d’enrichissement des collections ?
En 2016, deux trésors nationaux ont rejoint les réserves de la BnF : la réduction pour chant et piano des Troyens d’Hector Berlioz, considérée comme perdue pendant plus d’un siècle, et la partition autographe des Variations symphoniques de César Franck. De même, nous avons accueilli deux importants ensembles qui complètent notre regard sur deux grands témoins de la musique savante : le fonds Olivier Messiaen, confié par la Fondation Messiaen selon le souhait de la veuve du compositeur, Yvonne Loriod, ainsi que les archives de Pierre Boulez, cédées par sa succession. La bibliothèque, les correspondances, objets et œuvres d’art du fondateur de l’Ircam permettent de mesurer la place du compositeur dans la vie musicale et institutionnelle. Pourtant, si notre intérêt se porte en premier lieu sur des fonds donnés par des compositeurs, comme celui reçu récemment de Michèle Reverdy, ou par leurs héritiers, comme celui du compositeur Antoine Duhamel, s’étant illustré dans la musique de films, les corpus constitués par des interprètes ne sont pas minorés. Ainsi, celui de la claveciniste Huguette Dreyfus, spécialisée dans la musique baroque et la création contemporaine pour le clavecin, vient de faire son entrée dans notre département. Tout ce patrimoine permet de retracer le processus créatif des œuvres musicales et de proposer un répertoire nouveau aux interprètes. Il est en grande partie numérisé, pour la partie libre de droits, dans la bibliothèque numérique de la BnF, Gallica, et est ainsi largement diffusé. Toutefois, nous sommes également confrontés à une nouvelle donne : un grand nombre de pièces musicales aujourd’hui sont créées sur ordinateur, sans qu’il y ait nécessairement un original manuscrit ou des exemplaires imprimés. Aussi, pour accompagner cette transition, nous menons une réflexion sur la collecte d’œuvres en numérique natif, afin qu’il n’y ait pas rupture entre les collections traditionnelles et celles d’un autre type, qui s’inscrivent dans leur prolongement.

 

Charles Percier (1764-1838), projet de décor pour Les Mystères d’Isis, 1801.
Charles Percier (1764-1838), projet de décor pour Les Mystères d’Isis, 1801.

Quels grands projets marqueront les années à venir, au sein du département de la Musique ?
En 2019, nous célébrerons le 350e anniversaire de l’Opéra et les 30 ans de l’Opéra Bastille. Le département de la Musique y prendra une part active, soulignant, dans cette perspective, l’importance de son rôle au sein de la BnF dans la conservation et la valorisation du patrimoine de l’Opéra de Paris. À l’horizon 2020, les services et collections du département, implantés rue de Louvois, retrouveront l’écrin historique de Richelieu, qui accueillera notamment un musée permanent où la musique sera présente. Le tempo risque de s’accélérer !

LE DÉPARTEMENT
DE LA MUSIQUE

EN 5 DATES
1793    
Institution du dépôt légal de la musique imprimée, effectif à la Bibliothèque nationale en 1812
1866 Création de la bibliothèque et des archives de l’Opéra, rattachées à la Bibliothèque nationale en 1935
1942  Fondation du département de la Musique,réunissant à l’origine les bibliothèquespatrimoniales du Conservatoire, de l’Opéra de Paris et de l’Opéra-Comique, sur deux sites
1964  Séparé du «quadrilatère Richelieu», le département de la Musique s’installe rue de Louvois
2020    Retour programmé du département dans l’enceinte Richelieu et création de son musée de la Musique
 
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne