Mario Buccellati, prince des orfèvres

Le 22 juillet 2016, par Framboise Roucaute

La vente mobilière du Phocéa de Mouna Ayoub à Drouot était marquée par une grappe de six coquillages en argent, qui portent la griffe poétique et baroque d’un des maîtres les plus talentueux de son temps.

 

Pendants d’oreille en or blanc, tourmalines de Paraiba et diamants, gravure en «rigato» et technique tulle.
© Buccellati

Maestro ! Parangon ! Les superlatifs pleuvent sur Mario Buccellati. Un Italien aux doigts de fée, orfèvre de profession, qui emprunte au lexique de la mercerie des gestes de couturière appliqués à la joaillerie. Tisser, tresser, broder, ajourer… Avec lui, l’or et l’argent gagnent en légèreté et bruissent d’un doux frou-frou, matières évanescentes et soyeuses comme du brocart ou du tulle. On pense à La Dentellière de Johannes Vermeer, aux natures mortes de Pieter Claesz ou Nicolas Berchem, à ces maîtres flamands du XVIe siècle qui influencent ce petit Milanais, fils d’orfèvre, qui entre en apprentissage à 14 ans chez Beltrami et Besnati, via Santa Margherita, à côté de la Scala. C’est là qu’il apprend son métier. Un artisan de génie, dont l’habileté et l’inventivité lui permettent d’ouvrir sa propre officine après que ses employeurs eurent vendu leur enseigne à un marchand de pacotille. Nous sommes en 1919. Il a 29 ans, n’est armé que de son seul talent, et tout va aller très vite…
 

Broche papillon avec ailes en tulle, or jaune, or blanc, perles et diamants, accompagnée de son dessin.
Broche papillon avec ailes en tulle, or jaune, or blanc, perles et diamants, accompagnée de son dessin.© Buccellati

À l’envers des choseset du temps
À l’heure où la joaillerie entre dans la rigueur de l’art déco, Mario Buccellati fait figure d’ovni. La géométrie, le noir, le blanc, très peu pour lui ! Ce qu’il aime, c’est l’art de la Renaissance, la façade en bossage du palais Strozzi à Florence, les dentelles de Burano à Venise, le plafond du palais ducal de Mantoue et l’orfèvrerie romaine en opus interrasile. Créer à contre-courant, revendiquer son amour du patrimoine italien : voilà son credo. Certes, le pari peut paraître risqué à vouloir ainsi reproduire, sauf qu’il va tout réinventer. Styles, outils, métiers, il réhabilite des procédés enterrés depuis des lustres comme la gravure, le ciselage, le repoussage, le martelage, le nielle ou l’émail, allant jusqu’à fonder sa propre école. Perfectionniste jusqu’à l’os, Mario Buccellati ne cède rien, obsédé par l’envers des choses, ces détails infimes qui vont devenir sa marque de fabrique, reconnaissable à l’élégance d’une simple articulation. D’une délicatesse inouïe, ses poudriers d’argent doublés d’or en disent long sur la fantaisie de ce magicien toujours a contrario. Idem pour ses boîtes à bijoux, à cigarettes ou à bonbons, dont l’incomparable perfection de la gravure texturée, l’étrange beauté de leurs motifs entrelacés, impressionnent une clientèle rare, piochée parmi les grandes cours d’Europe jusqu’à Pie XI et Pie XII, pour lequel il fabrique une Madone en argent, que ce dernier offrira comme cadeau à la reine Élisabeth II.

Ce qui se passe, c’est la transmission de la pensée, la vision, l’expérience du travail et l’absorption de la tradition. Mario Buccellati
     
     © Buccellati

Rencontre avec Gabriele D’Annunzio
Du Saint-Siège au poète le plus sulfureux de l’époque, le grand écart est vertigineux pour Mario Buccellati lors de sa rencontre, en 1922, avec l’irrésistible Gabriele D’Annunzio. L’auteur de L’Enfant de volupté (1889) est un original. Il va faire de Buccellati le complice de ses innombrables conquêtes féminines. Tout au long de sa vie, l’écrivain auquel on attribue mille femmes va régulièrement passer commande auprès de l’orfèvre et lui adresser une centaine de lettres, monogrammées d’un blason rouge et bleu, les couleurs héraldiques du prince de Montenevoso titre accordé à D’Annunzio pour ses mérites patriotiques et poétiques. Esthète, adepte du culturisme, dandy aux tenues hyper luxueuses, Gabriele D’Annunzio est un prédateur assoiffé de séduction. Ses aventures s’appellent Ida Rubinstein, Tamara de Lempicka, la princesse Paola d’Ostheim, Isadora Duncan ou encore Luisa Casati Stampa. Pour elles, il a des goûts raffinés et très précis. Aucune n’échappe au rituel auquel les soumet cet excentrique. Chaque rendez-vous est scénarisé : ses maîtresses doivent se changer dans l’antichambre, où sa gouvernante française les habille de robes d’organza sur mesure, châles fleuris, corsages de dentelle… Elles se prêtent au jeu, toujours récompensées par un cadeau signé de Buccellati, comme ces marque-pages en or, sur lesquels le poète fait graver sa signature ou l’un de ses proverbes. Les plus chanceuses héritent de bijoux, bracelets, colliers ou plus rares, de pendentifs «ombilicaux», qui plongent jusqu’au nombril… une autre des tocades de leur amant, réalisées spécialement pour lui par l’orfèvre-joaillier. C’est à cette époque que D’Annunzio surnomme Mario Buccellati le «Maestro Paragon Coppella» : un label qui va rester au fronton de toutes les boutiques futures du joaillier. Timide, discret, toujours à l’ouvrage, ce dernier sait garder pour lui les secrets de son client. Par-delà l’amour du beau, ce qui les rapproche est leur passion commune pour l’Italie, la tradition antique mixée d’héritage Renaissance. Un culte partagé, nourri par le souvenir fastueux des Médicis.

 

Les fameuses verette, ces bagues- anneaux finement dentées, ainsi baptisées par Mario Buccellati pour ce qu’elles évoquent d’éternité.
Les fameuses verette, ces bagues- anneaux finement dentées, ainsi baptisées par Mario Buccellati pour ce qu’elles évoquent d’éternité.© Buccellati

L’héritage des Médicis 
Le travail de Mario y prend sa source. Tout se joue là : ses coffrets ciselés, ses tortues d’argent et de pierres dures, ses scarabées. Des «galanteries» bien dans l’esprit de cette dynastie florentine, sur laquelle règnent les portraits de Catherine de Médicis. Pas un tableau qui ne la représente autrement que parée de croisillons de perles, de colliers fleuris, de cols dentelés. Une légèreté presque vaporeuse, un je-ne-sais-quoi de vénusien qui fait rêver l’orfèvre milanais. C’est ce rendu qu’il veut, cherche et trouve. Un diadème ? Oui, mais aéré comme de la guipure.Une bague ? Oui, mais ajourée comme une étoffe à la texture en nid d’abeille. Il invente tout ! Jusqu’à ses célèbres verette, traduction du mot «éternité» en italien, pour baptiser des bagues bandeau filetées d’or. Un travail qui tient du miracle lorsque l’on sait qu’il faut quatre mois pour réaliser une manchette, que l’artisan doit percer à la main de fines feuilles d’or, sur lesquelles le motif de dentelle est ensuite tracé, puis percer à nouveau et percéer encore… pour obtenir le plus petit et le plus délicat des motifs.

 

Créé dans les années 1930 par Mario Buccellati, ce bracelet s’inspire du palais ducal de Venise et reproduit les motifs qui ornent sa façade.
Créé dans les années 1930 par Mario Buccellati, ce bracelet s’inspire du palais ducal de Venise et reproduit les motifs qui ornent sa façade.© Buccellati

La rançon de la gloire
La grande noblesse du travail de Buccellati tient dans son habileté prodigieuse à flirter avec l’opulence joaillière et le luxe, sans jamais rien sacrifier à la grâce. La féminité se dessine en filigrane dans toute son œuvre. Papillons, colibris, fleurs, coquillages, perles baroques… Il émane de ses créations comme une douceur, une légèreté délicieuse et sans affectation. Les princesses, au premier rang desquelles la cour d’Espagne, ne s’y trompent pas, clientes assidues de ses parures de dentelles. Le succès est là, qui l’incite à ouvrir sa seconde boutique à Florence en 1930. Et même si la guerre interrompt brutalement la production d’or et d’argent, qu’importe ! Mario a la solution : le cuivre sera son nouveau fil conducteur. Il le travaille avec un soin méticuleux et le nomme «simili-or». Ce sera son passeport pour l’avenir. Le monde évolue, D’Annunzio est mort, les actrices déploient leur buste comme la sculpturale Lollobrigida, nouvelle ambassadrice du célèbre orfèvre-joaillier. New York, Palm Beach, il s’exporte avec pignon sur rue au-delà de ses frontières natales. Déjà, son fils Gianmaria prend la relève (1929-2015). Artisan comme lui, car chez les Buccellati, tout est affaire de famille et de transmission. Une filiation pétrie de respect pour le grand homme, ce prince des orfèvres, mort en 1965, dont certaines des plus belles pièces siègent désormais en bonne place au cœur du palais Pitti. La boucle est bouclée, car dans la résidence florentine des Médicis, il a rejoint ses pairs.

Mario Buccellati
En 5 dates
 
 
 © Buccellati


1891
Naissance à Milan
1919
Ouverture de sa première boutique
1923
Gabriele D’Annunzio lui commande le collier «Sautoir»
1951
Ouverture de sa boutique new-yorkaise
1965
Décès de Mario Buccellati. Ses enfants perpétuent son œuvre
À VOIR
Buccellati Paris 1, rue de la Paix 75002 Paris.
www.buccellati.com
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