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Marchands merciers, le désir de propreté

Le 11 octobre 2018, par Alexandre Pradère

La Gazette continue sa série sur la corporation à l’occasion de l’exposition parisienne qui lui est consacrée. L’histoire nous rappelle qu’un professionnel comme Lazare Duvaux pouvait être à l’origine d’une transformation «sauvage» des meubles.

Marchands merciers, le désir de propreté
Vincennes, gobelet «à la reine» et soucoupe, 1753, porcelaine tendre, livré à Lazare Duvaux le 31 décembre 1753, adjugé 22 680 € le 7 novembre 2017 à Drouot, chez Pescheteau-Badin.


Rare est le mobilier ancien arrivé intact jusqu’à nous, surtout les meubles de luxe, tant les restaurations dites «d’usage» ont altéré ces éléments, devenus au fil du temps des pièces de collection. Si bien que, à l’inverse, un objet apparemment intact peut susciter des inquiétudes. Ces modifications sauvages ne sont pas toujours l’œuvre de vils professionnels du XXe siècle. Elles peuvent dater de l’époque, même  parfois  de très peu de temps après leur création. Les volumes de Pierre Verlet ont jeté la lumière sur bon nombre de ces transformations et la désinvolture avec laquelle les responsables du Garde-Meuble royal faisaient modifier les pièces, parfois les plus intéressantes. Le Livre Journal de Lazare Duvaux apporte un témoignage d’époque de ces habitudes. Ce dernier ne se contentait pas d’être l’un des plus grands marchands merciers, fournissant la cour et la ville en mobilier et porcelaines montées (voir Gazette n° 34 du 5 octobre Lazare Duvaux, marchand bijoutier ordinaire du roy ). Il assurait pour ses grands clients l’entretien de leur mobilier. Or, la lecture de son livre de comptes est édifiante, tant on y trouve d’exemples de restaurations radicales.
Dorures à volonté
Les plus innocentes concernaient les bronzes vernis façon dorure, notamment les luminaires, appliques ou candélabres, qui étaient systématiquement «resaucés» par ses soins, selon l’expression savoureuse qui revient sans cesse dans ce livre. Duvaux intervient souvent pour nettoyer ou redorer les montures de bronze doré des vases de porcelaine : «octobre 1757. Mme la marq. de Pompadour. Pour le château de Champs, avoir démonté des cassolettes, pots-pourris et autres porcelaines montées, dont on a fait resaucer les garnitures en or moulu […] avoir nettoyé toutes les autres porcelaines, garnies et non garnies, fourni les fleurs qui y manquaient […] Avoir démonté un gros pot-pourri de porcelaine ancienne, avoir fait redorer la monture qui était mangée de vert-de-gris.» Certains vases voient leurs montures complétées. Ainsi, pour le comte du Luc, enrichit-il deux vases bleus de graines de bronze doré à la prise du couvercle. Pour M. Le Premier, en 1754 : «Des branchages en cuivre doré d’or moulu pour un pot-pourri bleu ; fait dorer les oiseaux et fourni dix-huit fleurs de différentes grosseurs en bleu et or de Vincennes assorties aux oiseaux, 106L» (le prix en livres). En janvier 1750, il facture Mme Camuset pour : «Avoir resaucé à neuf les terrasses de deux bouquets et oiseaux. Fourni les branchages et fleurs qui sont dans les petits vases.» Souvent, il s’agit de chenets (on disait alors «grille» ou «feu») dont la dorure a été abîmée par le feu. On n’hésitait pas à dorer des éléments peints ou vernis, comme ces «deux oiseaux qui étaient peints» et se retrouvent redorés «en entier», mentionnés en 1753. Les lustres anciens étaient souvent remontés, c’est-à-dire les carcasses de métal doré remplacées par des neuves, sur lesquelles les cristaux étaient alors replacés, éventuellement complétés, comme on le voit sur la facture d’août 1752 de M. Le Premier : «Avoir agrandi un lustre, fourni la table, l’avoir remonté en entier et fourni trois morceaux d’enfilage et trois boules, où l’on a remonté les trous pour mettre sur les pyramides.» Pour la marquise de Fervaque, il fait aussi vernir en dorure un lustre dont la dorure au mercure donnait sans doute des signes de faiblesse. Sur certaines pendules, Duvaux rajoute des feuillages de bronze et des fleurs de porcelaine. En 1752, il fournit ainsi à la duchesse de Mirepoix «les branchages dorés d’or moulu faits pour une vieille pendule ; rétabli le mouvement, fait couper le tambour, resaucé la terrasse et fourni les fleurs de Vincennes». Pour Madame de Pompadour, Duvaux intervient sur les meubles et chenets  pourtant quasi neufs  de Bellevue, opération qui est répétée tous les ans. Dès novembre 1752  le château avait été terminé à peine deux ans auparavant , Duvaux facture 200 livres pour «avoir nettoyé, remis à neuf toutes les grilles, redoré plusieurs parties qui étaient brûlées, nettoyé toutes les dorures des commodes et montures des porcelaines». Un an plus tard, il répète l’opération, qu’il fait payer cette fois le double. Et ainsi de suite. En 1757, il précise : «Nettoyé et verni à neuf les dorures de trois lanternes dorées d’or moulu garnies de fleurs, avoir repeint les branches à neuf, 40L ; fourni 120 fleurs de porcelaine de France pour ressortir aux endroits où il en manquait, 120L ; avoir resaucé en couleur d’or moulu trois feux et les bronzes de deux grandes lanternes dorées d’or moulu, 60L.» En octobre 1755, pour la Dauphine : «Le nettoyage de deux paires de grands bras à trois branches, les avoir lessivés, avoir reverni les plantes, fourni quarante fleurs, avoir resaucé et mis à neuf deux girandoles à trois branches, 240L.» Les mêmes travaux se répètent à l’envi chez ses commanditaires.
Raccomodages et raccourcis
Pour l’ébénisterie, les restaurations étaient souvent plus extensives encore, le replaquage pur et simple semblant alors une option commode. Parmi les nombreuses modifications proposées à sa clientèle, en 1749, il a «ajouté à une table des côtés plaqués et un tiroir», ou alors effectué «le raccomodage de deux commodes que l’on a replaquées et mises à neuf» et dont les bronzes ont été «remis en couleur». L’année suivante, il «a déplaqué les tours d’une table à écrire, changé les tiroirs et en avoir fait deux aux côtés». En novembre 1753, Duvaux facture 215 livres pour les réparations d’ébénisterie à Bellevue, notamment pour «une vieille commode dont partie replaquée». Sur les meubles en marqueterie Boulle, il faut remplacer les manques d’écaille et laiton. Pour le comte du Luc, en 1758, on restaure une table de Boulle et on en profite pour faire sur l’entretoise un socle pour une sculpture. Pour Bellevue encore, il reprend des commodes, transformant l’une d’entre elles (en laque du Japon) dont il condamne certains tiroirs avec des retouches en vernis Martin et en redorant les bronzes. Deux ans plus tard, Duvaux confie aux frères Martin le soin de gratter le vernis de deux meubles : «Madame de Pompadour. Le raccomodage de deux commodes de lacq ; rétabli les corps et tiroirs, regratté l’ancien vernis en aventurine et refait en noir à neuf par Martin, rétabli le lacq et ajouté des reliefs pour cacher les défauts» [sic]. On rajoute à l’occasion un pied central sur une encoignure manquant de stabilité.
Commodité
Pour l’Élysée, Duvaux adapte en juillet 1756 une bibliothèque en la diminuant et la replaquant. Pour le même hôtel, Duvaux doit faire restaurer par les frères Martin deux cabinets en laque, dont on démonte les garnitures pour les dorer, en rajoutant des serrures. En 1753, pour M. de Bologne, intendant : «Avoir fait baisser un serre-papiers plaqué en bois violet, l’avoir replaqué et rétabli, avec les port et rapport, 14L.» Pour la présidente de Nassigny, Duvaux raccourcit une commode : «Avoir recoupé et plaqué une commode de bois violet et scié le marbre, 72L.» Les artisans auxquels ils confiaient ces changements n’étaient pas de second ordre. L’inventaire après décès de Duvaux en 1758 donne le nom des ébénistes Joseph Baumhauer, Pierre Macret et Jean-François Dubut, des vernisseurs Martin, ainsi que des fondeurs-ciseleurs Paffe, Gallien et Vassou, tous ténors dans leur profession. Comme on le voit avec ces exemples, le XVIIIe siècle n’éprouvait aucun respect religieux pour les meubles de collection, aucun attachement fétichiste à leur «état premier». Les changements de cette période ne sont pas fondamentalement imputables à des effets de mode ou des mutations socioculturelles. C’est, tout simplement, un besoin d’économie et de commodité qui l’emporte. Ce qui comptait avant tout dans ce mobilier était sa valeur d’usage, sa commodité, voire sa richesse. L’époque adore la «propreté», c’est-à-dire l’aspect neuf et brillant des intérieurs. 

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