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Liliane et Michel Durand-Dessert, l’art de l’ouverture

Publié le , par Ezra Nahmad

Le couple de galeristes et collectionneurs a suivi une trajectoire qui embrasse toutes les cultures de tous les temps. Sa donation au musée de Saint-Étienne fait l’objet d’une exposition révélant leur approche de l’art.

Liliane et Michel Durand-Dessert, l’art de l’ouverture
Alice Springs, Liliane et Michel Durand-Dessert dans leur galerie parisienne, vers 1978.
courtesy Liliane et Michel Durand-Dessert

Les collections sont un défi à l’entendement et aux cultures constituées, celles des musées ou des espaces érigés en savoir. C’est la pensée lapidaire qui vient à l’esprit lorsqu’on est mis en présence de Liliane et Michel Durand-Dessert, entourés d’une multitude de sculptures dispersées dans un loft de près de mille mètres carrés, au cœur de Paris. Au fil de la conversation et d’une brève déambulation dans l’immense appartement, on a l’impression d’aborder un univers énigmatique mais bien vivant : la disposition des œuvres évoque l’énergie d’une forêt ou d’une galaxie évoluant dans le cosmos infini. Rien, dans la collection ou dans les propos du couple, ne rappelle un accaparement culturel, l’affirmation d’une quelconque puissance ou encore une fixation esthétique. Il y a là des terres cuites et des masques africains, des sculptures afghanes ou dayak, des objets paléolithiques ou encore des Vierges à l’Enfant médiévales. Aux murs sont accrochés des toiles de Gerhard Richter et Djamel Tatah, plus loin un tableau de Gérard Garouste et une série photographique de Christian Boltanski. L’immense bibliothèque, composée d’une succession d’armoires coulissantes, est quant à elle installée dans une pièce dédiée. La passion pour toutes les formes d’art de tous les temps, plutôt rare chez les grands collectionneurs, s’affirme ici franchement. Parce que leur itinéraire de galeristes et de collectionneurs est le fruit d’une exploration infinie, conduite avec insouciance et un rare sens de l’invention, il se dégage de leurs personnes et de leur espace de vie une sage quiétude ainsi qu’une étonnante innocence.
 

Bernard Rancillac, Ben Barka Present/Absent, 1966, sérigraphie sur toile, 92,6 x 76,4 x 1,8 cm, don de Liliane et Michel Durand-Dessert, 2
Bernard Rancillac, Ben Barka Present/Absent, 1966, sérigraphie sur toile, 92,6 76,4 1,8 cm, don de Liliane et Michel Durand-Dessert, 2021, collection MAMC+. photo Cyrille Cauvet.
Crédit photo. C. Cauvet/MAMC+ © Adagp, Paris 2021
John Hilliard, I See A Black Light, 1987, encre sur toile, 230,8 x 325,8 cm, don de Liliane et Michel Durand-Dessert, 2021, collection MAM
John Hilliard, I See A Black Light, 1987, encre sur toile, 230,8 x 325,8 cm, don de Liliane et Michel Durand-Dessert, 2021, collection MAMC+
© Adagp, Paris 2022

Un échec commercial pour commencer
Dans les années 1980, avec quelques autres galeristes parisiens, tels Yvon Lambert ou Daniel Templon, Liliane et Michel Durand-Dessert initient le monde des amateurs et des collectionneurs, façonnent le goût, transforment les pratiques culturelles. Installés dans le Marais depuis 1975, ils présentent la première exposition de Gerhard Richter à Paris, alors que l’artiste est quasi inconnu du public français. L’échec commercial – pas un seul tableau n’est vendu – montre combien, à cette époque, il fallait d’effort, de courage et de clairvoyance pour mener à bien le travail de galeriste. Le couple se rappelle parfaitement le climat très particulier de la capitale au milieu des années 1970, au moment de leur démarrage. La galerie Templon, les revues Art Press et Tel Quel accaparaient le paysage culturel avec Supports/Surfaces ; la France était tétanisée par la déferlante américaine. Spontanément, Liliane et Michel Durand-Dessert se tournent vers l’Allemagne, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Belgique puis l’Italie. Ils font le choix de l’Europe, dans une ville et un pays plutôt fermés. Les premières années, les acheteurs sont rares. À plusieurs reprises, les deux galeristes embarquent à bord de leur voiture des collectionneurs français, comme Jean Brolly, pour leur faire connaître les musées ou les galeries allemandes ou flamandes. La bataille est dure, mais Gerhard Richter, Joseph Beuys, Barry Flanagan ou Mario Merz finissent par s’imposer. Au début des années 1980, le couple prend conscience que les œuvres les plus importantes sont souvent celles qui ne se vendent pas, soit les productions les plus anciennes des artistes présentés dans leur galerie. Leurs acquisitions privilégient cette perspective « archéologique ». Quelques années plus tard, ils revendent ces pièces historiques, d’abord aux musées de Grenoble et de Saint-Étienne, puis au Centre Pompidou, et aux grands musées européens et américains.

 
Masque en mosaïque représentant le portrait d’un souverain, Maya, Guatemala, 600-900, tesselles de listwanite verte tachetée avec incrusta
Masque en mosaïque représentant le portrait d’un souverain, Maya, Guatemala, 600-900, tesselles de listwanite verte tachetée avec incrustations de coquillage et d’obsidienne, collection Liliane et Michel Durand-Dessert.
Photos : Michel Gurfinkel, courtesy Liliane et Michel Durand-Dessert


De l’arte povera aux arts premiers
Le duo fait aussi quelques acquisitions avisées : à la foire de Chicago, Michel rencontre un des premiers collectionneurs italiens de l’arte povera. Sergio Ermini veut se défaire d’un fonds sans pareil pour acheter des vignes en Toscane. Liliane et Michel Durand-Dessert se portent acquéreurs et leur galerie décolle grâce aux « merveilles » signées Giovanni Anselmo, Pino Pascali ou Mario Merz. Leur première exposition dédiée à Garouste déclenche des critiques, notamment de leurs propres collectionneurs, toujours là où on ne les attend pas… La reconnaissance internationale venant, les Durand-Dessert conservent leur galerie rue de Lappe, près de la Bastille, jusqu’en 2005. L’espace, également connu pour son important fonds de livres, attire le Tout-Paris, amateurs et étudiants, et l’annonce de sa fermeture surprend. En 2004, une grande exposition est proposée au musée de Grenoble : « L’art au futur antérieur. L’engagement d’une galerie. Liliane et Michel Durand-Dessert. 1975-2004 ». À la journaliste du quotidien Les Échos, Michel déclare alors : « La galerie telle que nous la concevons est aujourd’hui marginalisée par rapport aux ventes publiques. Les collectionneurs achètent désormais principalement aux enchères et dans les foires […]. Les artistes quant à eux ont de plus en plus le sentiment qu’ils peuvent se passer des galeries. » En 2005, Sotheby’s disperse une part non négligeable de leur collection contemporaine. Le couple réinvestit les bénéfices de la vente dans l’achat d’œuvres africaines, puis asiatiques. Sa passion pour les arts premiers n’est pas récente. Elle se concrétise une première fois en 1982, au cours d’un voyage en Australie, lorsque Michel achète une vingtaine d’œuvres de Nouvelle-Guinée. Dans les années qui suivent, avec sa femme, il fréquente les grandes expositions d’arts premiers, le musée des Arts africains et océaniens de Paris, celui de Tervuren. Ensemble, ils se rapprochent du milieu des experts et des grands collectionneurs : chez Baudouin de Grunne, ils achètent des terres cuites, des têtes ashanti. Le marchand belge attire leur attention sur la force particulière, unique, des altérations produites par le temps. Ils font aussi la connaissance d’Hubert Goldet, André Fourquet, Max Itzikovitz, Jacques Kerchache, Alain de Monbrison, Pierre Robin, Jean-Michel Huguenin, Alain Schoffel, tous amateurs, collectionneurs, marchands. Lorsque Christie’s disperse une partie de leur collection d’art africain en 2018, il apparaît que l’expertise et le goût de Liliane et Michel Durand-Dessert sont irréprochables. En témoignent quelques pièces rares, comme la figure de tambour mbembe ou la tête de prêtresse fon.

 
Gerhard Richter, Schädel (Crâne), 1983, huile sur toile, 95 x 90,5 x 3,7 cm (détail), don de l’artiste et de Liliane et Michel Durand-Dess
Gerhard Richter, Schädel (Crâne), 1983, huile sur toile, 95 x 90,5 x 3,7 cm (détail), don de l’artiste et de Liliane et Michel Durand-Dessert, 1984, collection MAMC+.
Photo : C. Piérot © Gerhard Richter

Un défi aux pratiques de la collection
Jusqu’en septembre, le musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne propose une double exposition : la donation Durand-Dessert d’œuvres d’art contemporain et un ensemble extraordinaire de pièces précolombiennes. Les yeux en creux du masque en albâtre de Teotihuacán semblent renvoyer au regard lointain, à peine teinté de mélancolie, du couple de collectionneurs, qui embrasse une forme de totalité universelle, avec un plaisir et une soif de connaissance jamais entamés. Il semblerait que leur parcours soit une pierre jetée à la surface de l’eau, produisant des cercles toujours plus grands, dans un mouvement simple mais en écho au réveil de l’univers. La traversée de l’art esquissée par Liliane et Michel Durand-Dessert apparaît comme un défi lancé aux pratiques de collection, un démenti aux valeurs de clôture ou de spécialisation extrême. Le plaisir et la connaissance en art viennent, selon eux, de l’exploration la plus sincère et dépourvue d’idées préconçues, des langues et des formes multiples des hommes et de la nature. C’est bien à cela qu’ils s’intéressent : « Les œuvres auxquelles va notre prédilection sont celles qui célèbrent la conscience de l’unité, de l’inséparabilité de l’homme et de son environnement. Il y a des moments où une synthèse miraculeuse se réalise comme ce fut le cas à la grotte Chauvet ou à Lascaux. L’art pariétal est l’art le plus ancien, et c’est aussi l’un des plus élaborés : il conjugue une économie de moyens avec une précision naturaliste, une sûreté dans le geste et une maîtrise dans l’exécution qui sont exceptionnelles et presque inconcevables […]. Certains objets précolombiens évoquent la transformation de l’homme en jaguar, certaines terres cuites djenné représentent la métamorphose de l’homme en serpent : l’art y prend une dimension plus essentielle. La métamorphose étant l’une des composantes du réel, c’est aussi l’une des lignes de force de notre goût comme de la collection. » Leur traversée si singulière de l’art et des pratiques de collection annonce-t-elle aussi une forme de mobilité encore rare dans un milieu acquis à une forme de permanence et d’assurance ?
à voir
« Double je. Donation Durand-Dessert & collections MAMC+ »,
musée d’art moderne et contemporain - Saint-Étienne Métropole,
rue Fernand-Léger, Saint-Priest-en-Jarez (42), tél. : 04 77 79 52 52,
Jusqu’au 18 septembre 2022.
mamc.saint-etienne.fr
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