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Les Youtubeurs de l’art

Le 06 septembre 2018, par Camille Larbey

Une poignée de vidéastes désacralisent l’art dans de courtes vidéos pédagogiques à l’usage des internautes. Un phénomène en devenir ?

Les Youtubeurs de l’art
 


Fluxus, Fabienne Verdier, la hiérarchie des genres, le gothique, le portrait d’Innocent X par Bacon, la compétition entre les musées, Richard Parkes Bonington, ou encore les représentations de Bouddha. Voici quelques-uns des nombreux thèmes à retrouver sur les différentes chaînes YouTube de la douzaine de vidéastes français qui se sont donnés pour mission de décloisonner l’art. «Notre objectif était, et est toujours, de faire réfléchir sur l’art et la culture, de questionner les idées reçues à leurs sujets, de mettre en doute des lieux communs qui paraissent évidents, mais qui sont pourtant fortement discutables», développe le couple d’agrégés en art plastique Selrahc et Madame B., à l’origine de la chaîne SOS Art. La raison qui a poussé Jean Mineraud à se lancer sous son propre nom est plus inattendue : «La naissance de mes petits-enfants. Aucune vocation pédagogique, mais une grosse vocation de grand-père, avec un fort désir de transmission.» Dans quelques années, ils découvriront une riche collection de vidéos consacrées à des noms souvent méconnus du grand public : Juan Gris, Samuel Palmer ou encore Robert Motherwell. Les spécialistes de l’art, eux, n’y apprendront rien, avertit Manon Bril. Doctorante en histoire, elle propose sur «C’est une autre histoire» des sujets sur l’iconographie. Du profane à l’amateur éclairé, l’internaute finira par trouver une chaîne en adéquation avec son niveau de connaissances. Qu’en pensent les universitaires ? Gérard Marié, qui enseigne l’histoire de l’art à Sciences-Po notamment, confiait son enthousiasme au micro de France Culture : «Je trouve ça très louable toutes ces tentatives pour faire en sorte que l’art reste à la portée des gens.»
 

 
 


Formats variés
Ancienne étudiante aux Beaux-Arts de Bruxelles, Laure a démarré il y a deux ans Art comptant pour rien. Ses vidéos reprennent les gimmicks des youtubeurs : débit de parole rapide face à la caméra, coupes nombreuses au montage, apostrophes et blagues. Malgré tout, la vidéaste s’interroge sur cette forme si répandue : «À mes yeux, le format FaceCam  face à la caméra  n’est plus possible et s’essouffle grandement.» SOS Art privilégie des vidéos en voix off et dynamisées par des petits effets d’animation ou de son. Ancien étudiant en histoire, Mathieu Ophanin, de la chaîne Radio Palettes, se démarque par une diction lancinante et des vidéos longues, d’en moyenne 30 minutes, permettant d’étudier plus en détail la vie, les œuvres et les techniques de l’artiste. Natacha, 30 ans, mieux connue auprès des internautes sous le pseudo de Nart, anime depuis 2015 sa chaîne du même nom. «Je me suis lancée sur YouTube afin d’occuper mon chômage avec ce qui me plaît le plus : l’art et l’enseignement», se souvient la jeune femme, actuellement professeure des écoles vacataire. Rapidement, elle a voulu tourner dans les musées : «Au début, c’était toujours moi qui les contactais, en demandant simplement une autorisation pour venir filmer, de préférence un jour de fermeture. Ce que je n’ai pas toujours obtenu.» Désormais, la vidéaste est régulièrement sollicitée pour venir tourner in situ et a récemment produit deux vidéos pour le Louvre. Adel Ziane, sous-directeur de la communication du Louvre, décrypte ces partenariats : «Avec près de 6 millions d’abonnés sur ses différentes plateformes (Facebook, Twitter, Instagram), le musée du Louvre bénéficie d’une très belle visibilité sur les réseaux sociaux. Cependant, s’agissant de YouTube, nous avons fait le constat en 2015 que notre chaîne ne bénéficiait pas du même succès. Il apparaissait donc qu’elle n’avait ni le bon ton, ni la bonne adresse, ni les bons médiateurs pour communiquer avec une population jeune. Depuis 2016, nous avons donc donné “Carte blanche” à 11 youtubeurs. Ils ont produit 22 vidéos sur le musée et généré 2,8 millions de vues. Ils nous offrent la possibilité de porter un regard nouveau et différent sur les œuvres d’art, les collections permanentes, l’actualité et la vie du musée.»
Rémunérations aléatoires
Les rares youtubeurs «stars» (Norman, Cyprien, Squeezie) vivent de leur activité grâce aux partenariats ou contenus sponsorisés négociés parfois à plusieurs dizaines de milliers d’euros. Une partie des personnes interrogées pour cette enquête affirment ne pas souhaiter dégager de l’argent de leurs vidéos. «De manière générale, on dit qu’une ou un vidéaste avec moins de 100 000 abonnés ne peut pas en vivre. Je n’ai même pas 25 000 abonnés, inutile de vous dire que j’en suis loin !», explique Nart. À ses débuts, elle peinait à demander une rétribution lorsqu’elle collaborait avec une institution : «Les premières fois où j’ai essayé d’obtenir des partenariats rémunérés avec des musées, ça m’a toujours été refusé, malgré des sommes assez dérisoires. Peut-être trop, avec le recul.» Elle réussit tout de même à se faire payer. Aujourd’hui, les partenariats et l’argent récolté sur Tipeee  site où les internautes peuvent faire un don de quelques euros par mois afin de soutenir un youtubeur ou un bloggeur  lui permettent de rembourser son matériel vidéo. Manon Bril, 120 000 abonnés au compteur, arrive à en vivre depuis plusieurs mois. Les dons collectés sur la plateforme Tipeee s’élèvent à 1 300 €. La vidéaste peut défrayer son caméraman et les personnes qui l’aident pour la musique ou les effets d’animation.

 

 
 


L’épineuse question des droits de citation
L’article L112-5 du code de la propriété intellectuelle autorise la citation d’une œuvre si celle-ci s’insère dans un appareil critique, pédagogique ou scientifique. Mais son interprétation est vague, au grand dam des youtubeurs. Aussi, Mathieu Ophanin s’est vu supprimer une vidéo sur Zao Wou-ki à l’initiative des avocats de la veuve de l’artiste. «C’est un vrai problème quand on ne peut pas montrer une photo d’un tableau dont on parle», regrette-t-il. De son côté, SOS Art se prémunit de tout problème juridique en utilisant des images dans le domaine public ou publiées sous licence Creative Commons (c’est-à-dire libre de droits) :
«Il faut d’ailleurs parfois dépenser beaucoup de temps pour trouver la bonne image de cette façon. C’est assez contraignant et une évolution de la législation serait bienvenue.» Nart s’est seulement faite épinglée pour une utilisation frauduleuse de musique. Elle sait qu’elle n’est pas à l’abri d’un coup de semonce : «On m’avait prévenue qu’il était possible que j’aie des frais avec la vidéo sur Magritte, dont les ayants droit sont, paraît-il, scrupuleux. Mais jusqu’à présent je n’ai eu aucun problème. Je touche du bois !» Dans la galaxie YouTube, certaines vidéastes spécialisées mode ou maquillage vont attirer plusieurs millions d’internautes. SOS Art est à des années lumières de ces scores, puisqu’elle totalise 6 200 abonnés. Un chiffre toutefois au-delà de ses espérances. La chaîne place ce score modeste sur le compte de la circularité du Net : «Chacun se voit en priorité proposer par YouTube ou Google des résultats qui correspondent à ses précédentes recherches et donc à ses centres d’intérêt. Dès lors, difficile pour d’autres domaines de faire irruption dans cette bulle.» D’après Manon Bril, la raison serait tout autre. Des vidéastes parlant d’histoire, de biologie ou même de linguistique arrivent à fédérer plus d’une centaine de milliers d’abonnés. Le succès dépendrait, selon elle, non pas de la discipline, mais de ses vulgarisateurs : «C’est le talent qui prime. On n’a pas encore le Norman de l’art.» 

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