Les restitutions impossibles

Le 18 juin 2020, par Vincent Noce
 

Il y a un siècle, le couple formé par André Utter et Suzanne Valadon, accompagnée de son fils Maurice Utrillo, s’est installé à Sannois. La petite ville du Val-d’Oise a dédié à cette famille d’artistes un musée, qui eut plus que son lot d’heurs et de malheurs. Toujours est-il que, le 22 juin 2004, il put acquérir chez Sotheby’s à Londres, pour 108 000 €, une vue de la cité par Utrillo, dans les tons blancs affectionnés par l’artiste, Carrefour à Sannois. Cette acquisition se retrouve aujourd’hui au cœur d’un bel imbroglio. En 2014, les héritiers de Georges Bernheim ont soumis à la Commission d’indemnisation des victimes de la spoliation (CIVS) un dossier sur cette peinture, qui avait été ravie au collectionneur le 11 décembre 1940 par l’ERR, la section nazie spécialisée dans le pillage. Le peintre a réalisé trois versions de cette vue, reproduites au catalogue raisonné de Paul Pétridès, lequel n’est pas sans défauts. Celle de Georges Bernheim est la seule à porter une signature sur la droite avec une petite bavure visible, qui se retrouve sur la toile vendue par Sotheby’s. Les archives de l’ERR contiennent, dans l’inventaire de leur saisie, une photographie du paysage, sommairement désigné au dos comme «Strasse» («rue»). Le tableau vendu par Sotheby’s est donc bien celui volé en 1940, si bien que, en 2018, la CIVS en a recommandé la restitution. La commune est bien d’accord, mais celle-ci n’a pu avoir lieu, car elle se heurte au rempart de l’inaliénabilité des collections publiques. En 2007, la ville de Rouen avait approuvé le retour en Nouvelle-Zélande d’une tête de guerrier maori, entrée au XIXe siècle dans son muséum. Il fallut attendre le vote d’une loi pour qu’elle prît enfin le chemin du Pacifique, après quatre ans et demi de procédures tumultueuses. Autrement dit, il faudrait que le Parlement se saisisse d’un nouveau texte de loi pour rendre enfin justice à une famille victime du nazisme. Et il en sera de même à chaque fois que la restitution d’une pièce du patrimoine public devra être conduite. Ces dernières années, plusieurs acteurs, y compris au ministère de la Culture, ont suggéré de contourner la difficulté en autorisant l’annulation d’une acquisition si l’œuvre provient d’une spoliation nazie. Tout s’est bloqué quand a éclaté la controverse sur le retour des biens coloniaux, gérée de manière désastreuse par l’exécutif. Aucun progrès n’a été possible depuis. Comme d’autres dossiers ensevelis sous la crise du Covid-19, il serait bien temps de le reprendre, si l’État ne veut pas se retrouver dans cette contradiction entre une volonté affichée de relancer les restitutions et l’incapacité de les mener à bien. La municipalité de Sannois est doublement bloquée. La CIVS n’avait pas manqué de «s’étonner du manque de vigilance de la société de ventes sur l’origine de l’œuvre». Sotheby’s s’était contentée de mentionner la provenance d’une Madame Kahn, déjà inscrite au catalogue d’une précédente vente par Christie’s. La ville pensait pouvoir lui faire confiance. Sotheby’s a pourtant refusé de l’indemniser. «La provenance Bernheim n’était pas bien connue au moment de la vente de 2004», se défend-elle, alors même qu’elle s’enorgueillit d’avoir créé en 1997 une section de recherche et que les archives de l’ERR étaient disponibles à Coblence. La convention de Washington a appelé à trouver des «solutions justes et équitables» à ce genre de dilemme. Vingt-deux ans plus tard, manifestement, l’idée n’est toujours pas d’actualité dans la compagnie de Patrick Drahi.

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