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Les porcelaines et pierres dures de l’ancienne collection Nam Phuong, les derniers feux du Vietnam impérial

Publié le , par Christophe Provot

Plus de 200 porcelaines, des pierres dures et de la verrerie provenant de la dernière impératrice du Viêt Nam… autant d’objets délicats attestant du raffinement de l’élite, du temps où le Vietnam se nommait Annam.

Chine ou Vietnam, XVIIe-XVIIIe siècle. Paire de boîtes zoomorphes en jade clair sculpté... Les porcelaines et pierres dures de l’ancienne collection Nam Phuong, les derniers feux du Vietnam impérial
Chine ou Vietnam, XVIIe-XVIIIe siècle. Paire de boîtes zoomorphes en jade clair sculpté avec traces de rouille traitées en trompe l’œil, à l’imitation de béliers couchés, les yeux à double incrustation de pierre dure, 11 cm.
Estimation : 20 000/30 000 
Adjugé : 221 000 

Derrière chaque grande collection se cache une personnalité, pourrait-on dire – ici en l’occurrence une femme –, mais aussi et surtout une histoire. De fait, celle de la célèbre propriétaire de cet ensemble est riche et complexe. Le nom de Nam Phuong, dernière impératrice du Vietnam (François Joyaux lui a consacré une biographie, parue en 2019), entre en résonance avec ces objets, évocations d’un passé glorieux mais révolu. Épouse de l’empereur Bao Dai, héritier de la dynastie Nguyen et arrière-petit-neveu de Tú Dúc – dont un remarquable bol en jade sculpté est attendu à 30 000/50 000 € –, celle que dans sa jeunesse l’on surnomme «Mariette» cultive des liens étroits avec la France. C’est d’ailleurs en ces terres qu’elle repose depuis le 15 septembre 1963, à Chabrignac, petit village de Corrèze d’environ six cents âmes. Cela n’a rien du hasard, car de son éducation à l’histoire politique de ce qui était alors l’Indochine, tout la ramène à l’Hexagone. Née Jeanne-Marie-Thérèse Nguyen Huu Thi Lan, le 14 décembre 1913 à Gò Công (delta du Mékong), la future Nam Phuong grandit dans un milieu très aisé et ouvertement catholique. La Cochinchine, partie détachée de l’empire d’Annam, est alors une colonie française. Tout juste âgée de 12 ans, elle est envoyée en France pour parfaire ses études dans le pensionnat d’élite des chanoinesses de Notre-Dame, le fameux couvent des Oiseaux. Elle y restera jusqu’en 1932, date à laquelle elle retourne au pays, empruntant le même bateau que Bao Dai, alors tout jeune empereur. La rencontre n’a cependant lieu qu’un an plus tard, et l’histoire veut que le coup de foudre ait été immédiat. Suite au mariage, survenu le 24 mars 1934 après moult difficultés dues à sa religion, la jeune souveraine au caractère affirmé exige d’obtenir le titre d’impératrice, et choisit pour nom de règne celui qui entrera dans la postérité : Nam Phuong («Parfum – ou senteur – du Sud»). Très appréciée du peuple, elle ne fait aucune dépense superflue et paie tous ses achats sur sa cassette personnelle. Seul le réaménagement des appartements privés du couple impérial est payé par le budget fédéral indochinois ; décorés par la maison parisienne Leleu, ils disparaîtront dans les combats de 1946. Car le pays est vite plongé dans l’instabilité de la situation politique mondiale du milieu du XXe siècle. Commencé dans le faste, le règne se terminera dans la douleur. L’impératrice quitte définitivement son pays pour la France en 1955, après l’abdication de son époux. C’est sans doute à ce moment qu’elle emporte avec elle ces délicats objets, les protégeant ainsi des destructions.
 

Vietnam. Bol de l’empereur Tú Dúc (1848-1883), circulaire sur haut talon en jade clair sculpté en léger relief sur la paroi extérieure de
Vietnam. Bol de l’empereur Tú Dúc (1848-1883), circulaire sur haut talon en jade clair sculpté en léger relief sur la paroi extérieure de deux dragons à la recherche de la perle sacrée parmi les nuages, frises de ruyi à la base et au col, cerclé d’une bague en or sur le haut, au revers marque impériale de l’empereur de l’Annam en zhuanshu, h. 6,2, diam. 14,5 cm.
Estimation : 30 000/50 000 
Adjugé : 845 000 €
Chine pour le Vietnam, XIXe siècle. Deux grands bols circulaires en porcelaine décorés en bleu sous couverte d’un dragon et d’un phénix fa
Chine pour le Vietnam, XIXe siècle. Deux grands bols circulaires en porcelaine décorés en bleu sous couverte d’un dragon et d’un phénix face à la perle sacrée surmontant les flots parmi les nuages. Au revers marque à un caractère nhât (soleil), diam. 18,5 cm.
Estimation : 4 000/6 000 

Adjugé : 67 600 €
























Impérial bleu de Huê
Riche de plusieurs centaines de pièces, la collection impressionne surtout par le nombre de porcelaines accumulées. Plus de deux cents s’offrent ainsi à nous. « Un ensemble aussi important, et d’une telle provenance, est extrêmement rare, souligne le commissaire-priseur Guillaume Delon, en règle générale, il n’y a qu’une ou deux pièces au bleu de Huê au catalogue. » Bleu de Huê : cette dénomination, inventée par Louis Chochod (1877-1957), professeur de langues orientales à Hanoï, est généralement attribuée aux porcelaines décorées en bleu sous couverte, fabriquées en Chine dès le début du XVIIIe siècle et réservées à l’usage de la cour du Vietnam. À Huê, ancienne capitale impériale des Nguyen, étaient rassemblées celles reçues de la Chine, qui frappèrent Chochod par leur bleu si particulier lorsqu’il les vit pour la première fois. Pour comprendre la particularité de ces pièces, un peu d’histoire s’impose. Jusqu’en 1885, année où débute la domination française, le pays est vassal de la Chine et de son empereur, auquel il lui faut verser un tribut. Les ambassadeurs se rendant à Pékin se voyaient remettre des porcelaines issues des fours de la manufacture impériale de Jingdezhen (province de Jiangxi), qu’ils rapportaient ensuite au pays. Là, les rois et mandarins pouvaient alors passer commande de modèles similaires. Il faut distinguer deux catégories dans cette porcelaine dite « d’ambassade » : les pièces de commande, d’inspiration vietnamienne dans les formes et les décors mais d’exécution chinoise, et les porcelaines de Chine offertes aux pays tributaires comme présents diplomatiques. Celles-ci sont marquées en caractères chinois du lieu auquel elles sont destinées, et ce depuis l’époque des rois Lê. Ces derniers étaient friands de ces objets, à l’instar de la puissante famille des seigneurs Trinh, au nord. Le marquage perdurera et sera récupéré par les empereurs de la dynastie Nguyen qui accède au pouvoir en 1802, avec la réunification du pays par le prince Nguyen Anh. S’il fut court – il ne dura que six ans – le règne de Thieu Tri s’avéra plutôt prolifique en matière de production porcelainière. L’empereur appréciait particulièrement le décor «ám» — long — du « dragon se cachant dans les nuages » ainsi que la forme octogonale pour les coupes et les bols, dont l’influence est occidentale. Aussi le troisième souverain de la dynastie Nguyen commandait-il des services entiers décorés de dragons dans des médaillons (marque «Thieu Tri niên tao»), à l’image d’une suite de bols proposée à 4 000/6 000 €. Cependant, la distinction entre les pièces fabriquées sous son règne et celles de Tú Dúc, son successeur, est compliquée par l’emploi du caractère nhat signifiant « jour » ou « soleil », présent dans les deux noms. C’est sous le règne de l’empereur Gia Long que les porcelaines produites ultérieurement seront regroupées avec les pièces plus récentes, à Huê. L’élite d’Annam passera aussi commande d’objets en pierre dure (quartz ou agate) – plusieurs sont ici proposés dans une fourchette de prix allant de 30 à 600 € –, mais avant tout en jade. Pierre vénérée en Asie, cette « chair des dieux » se voyait accorder différentes vertus selon ses teintes. Les plus beaux objets, précieusement sculptés et travaillés, prenaient les formes les plus diverses, comme en attestent un objet de lettré de l’empereur Kai Dinh (père de Bao Dai) en forme de nénuphar et posé sur un socle en os teinté rouge, sculpté de fleurs de lotus encadrant des nuages (30 000/40 000 €), ou encore les deux boîtes zoomorphes à l’imitation de béliers couchés (20 000/30 000 €). Très prisés aujourd’hui des collectionneurs, et en premier lieu des Vietnamiens qui cherchent à se réapproprier ce patrimoine éparpillé, ces objets constituent un précieux témoignage de l’histoire du pays. En outre, les porcelaines en bleu de Huê attestent de l’originalité d’un Vietnam qui a de tout temps su préserver son identité culturelle en dépit de l’influence chinoise. Car, si la technique est purement chinoise, les thèmes des ornements sont indéniablement vietnamiens. Et c’est sans doute là le plus important.
 

Vietnam. Objet de lettré de l’empereur Kai Dinh, provenant du palais de Cung An Dinh à Huê, boîte couverte en jade sculpté blanc en forme
Vietnam. Objet de lettré de l’empereur Kai Dinh, provenant du palais de Cung An Dinh à Huê, boîte couverte en jade sculpté blanc en forme de feuilles de nénuphar, le couvercle surmonté de fleurs et de feuilles de nénuphar, portant l’inscription à quatre caractères « trésor du lettré impérial », socle en os teinté rouge sculpté de fleurs de lotus encadrant des nuages, 10,5 3,3 cm.
Estimation : 30 000/40 000 

Adjugé : 286 000 €

Le bestiaire de la cour de Huê
Au cœur de cet ensemble, deux bols en porcelaine peuvent se targuer d’une ornementation particulièrement inhabituelle. Au dragon à cinq griffes – symbole de l’empereur – présent sur une face, répond, sur l’autre, le phénix. Celui-ci est communément associé à l’impératrice. Le caractère nhât qui marque ces pièces les destine au Palais impérial – époque du règne de Minh Mang (1791-1820/1841) –, ce que renforce la présence de notre dragon pentadactyle et de l’oiseau mythique, attributs du couple souverain. Ces motifs, d’inspiration chinoise, font partie d’un ensemble plus large, comprenant notamment des paysages agrémentés de scènes historiques ou légendaires, des objets symboliques taoïstes ou bouddhistes, mais aussi toutes sortes de végétaux, fruits et fleurs, fonctionnant par paire avec l’animal auquel ils sont associés : lotus et crabes, pruniers et daims, orchidées et papillons… Les symboles de longévité sont également très appréciés, et nombre de porcelaines produites pour l’usage de la cour de Huê en sont pourvues. Parmi eux, on retrouve le plus souvent « les cinq saules » (ngu liêu), « le prunier et la grue sacrée » (mai hac) ou encore « les bambous et les daims » (tru lôc). Il est fréquent que les motifs se répètent et qu’un bol du milieu du XIXe siècle arbore les mêmes ornements (jusqu’à la forme et la marque) qu’un bol remontant au règne des Lê. Cela parce que les pièces anciennes servent de modèle pour les plus récentes. Forme parmi les plus répandues, le bol est un objet incontournable de la vie quotidienne, et varie tant dans ses dimensions que dans son décor, et jusque dans son matériau, selon l’usage et la personne à qui il est destiné. Par leur extrême raffinement à la hauteur de leur impériale provenance, nos deux porcelaines pourraient tutoyer les célestes nuées des enchères.
 

Chine pour le Vietnam, XIXe siècle. Suite de sept bols en porcelaine de forme octogonale, de diverses tailles, décorés sur la paroi extéri
Chine pour le Vietnam, XIXe siècle. Suite de sept bols en porcelaine de forme octogonale, de diverses tailles, décorés sur la paroi extérieure de huit médaillons représentant des dragons traités en enroulement en bleu sous couverte, encadrés de deux frises de ruyi, quatre médaillons surmontés d’un caractère «Thieu Tri niên tao», h. 19, diam. 13,5 cm.
Estimation : 4 000/6 000 
Adjugé :
84 500 €
vendredi 17 juin 2022 - 14:30 (CEST) - Live
Salle 2 - Hôtel Drouot - 75009
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