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Les livres illustrés romantiques de la bibliothèque Pierre Collin

Le 11 novembre 2021, par Claire Papon

Trois cents ouvrages composent la collection de livres illustrés romantiques de Pierre Collin, bibliophile aussi discret que passionné. Quand la quantité fait écho à la qualité…

Les livres illustrés romantiques de la bibliothèque Pierre Collin
Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814), Paul et Virginie (Paris, 1838), in-8°, maroquin bleu doublé de maroquin lavallière clair, filets dorés, semis de violettes, tranches dorées (Marius Michel), 29 planches hors texte, 7 portraits gravés, une carte coloriée et 450 vignettes gravées avec trois lettres autographes des bibliographes Brivois et Vicaire.
Estimation : 12 000/15 000 €

Les ex-libris, vous connaissez ? Ces gravures personnalisées d’initiales, d’un dessin ou d’une devise qu’un collectionneur colle sur le contreplat – l’intérieur de la couverture – ou la page de garde de ses livres comme marque d’appartenance. Pierre Collin (1931-2021) a cultivé la discrétion et préféré laisser aux amateurs le plaisir de découvrir une bibliothèque particulièrement riche tant en quantité qu’en qualité. «Longuement, patiemment constituée, avec constance et intelligence, mais aussi avec la discrétion et la modestie propres à son maître d’œuvre, la bibliothèque Pierre Collin n’est restée connue jusqu’à ce jour que de ses proches et d’un petit cercle d’amis et de libraires spécialisés. Elle n’en est pas moins l’un des plus remarquables ensembles jamais réunis en matière de livres illustrés romantiques», souligne Patrice Rossignol, libraire parisien et expert de la vente, qui a bien connu celui dont les fils cèdent aujourd’hui l’œuvre d’une vie. Né à Dijon, Pierre Collin s’installe dans le Paris de l’après-guerre, près de la gare de Lyon, dans l’appartement acquis par son père, qu’il ne quittera plus. Sciences-Po, études de droit avec une thèse à la clé, consacrée à La Pensée républicaine sous le second Empire, le XIXe siècle est déjà là. Si sa carrière dans le marketing lui permet de voyager et lui offre une certaine aisance financière, sa «vraie vie» est ailleurs. Dans la musique classique auprès de son épouse — qui fut aussi sa disquaire —, l’art, les musées… et les librairies. Pierre Collin est un intellectuel, «un homme du XIXe égaré dans l’époque moderne», confie l’un de ses fils. En poussant la porte de la librairie Rossignol, alors rue Bonaparte, au début des années 1960, se doute-t-il qu’il se lance dans une aventure qui va durer soixante ans ? Le grand-père de notre expert-libraire lui met entre les mains les deux volumes (grand in-8°) des Chants et chansons populaires de la France (Paris, 1843). Il découvre la différence entre un livre «classique» et un «beau» livre. C’est une révélation… L’ouvrage, l’une des plus belles publications de l’époque, est paru en 84 livraisons illustrées de compositions de Daubigny, Grandville, Trimolet, Boilly, de Beaumont, Meissonnier… Il est proposé aujourd’hui en livraisons, tel que paru (300/400 €), mais aussi en reliure de l’époque, en chagrin violet à décor rocaille (6 000/7 000 €) et en demi-maroquin bleu nuit enrichi de trois dessins originaux soigneusement montés sur carton (4 000/5 000 €). On l’aura compris : Pierre Collin fut exigeant sur la qualité des reliures, des illustrations, des papiers, et n’hésitait pas à revendre un exemplaire quand il en trouvait un plus beau. Sa bibliothèque dévoile aujourd’hui 300 livres mais elle en a contenu trois fois plus, acquis chez des libraires et en vente publique. Publiés sur une courte période – vingt-cinq à trente ans – et en assez petit nombre, les illustrés romantiques se prêtent volontiers à une collection –l’idée bien sûr, et aussi l’intérêt, n’étant pas qu’elle soit exhaustive.
 

Les Français peints par eux-mêmes. Encyclopédie morale du XIXe siècle et Le Prisme (Paris, 1840-1842), soit 9 volumes grand in-8°, demi-ma
Les Français peints par eux-mêmes. Encyclopédie morale du XIXe siècle et Le Prisme (Paris, 1840-1842), soit 9 volumes grand in-8°, demi-maroquin rouge.
Estimation : 8 000/10 000 


La «perle des livres»
S’il n’a pas souhaité céder sa collection de son vivant, il en avait réglé tous les détails, du choix de l’expert aux estimations des ouvrages, chacun étant fiché et décrit minutieusement. Dans cette «bibliothèque idéale» dont il a souhaité profiter jusqu’au bout, les volumes se présentent en différentes conditions : dans une reliure ou demi-reliure d’époque, de maroquin, de chagrin ou en cartonnage d’éditeur décoré, mais aussi simplement brochés ou habillés postérieurement à leur parution, soit les années 1870 à 1890. Si la reliure n’est donc pas contemporaine, l’ouvrage a, la plupart du temps en revanche, conservé ses pages non rognées, c’est-à-dire ses marges intactes. Ajoutez à cela pas moins d’une vingtaine d’exemplaires sur papier de Chine, réservé aux petits tirages. Ce qui est rare est cher… Ainsi, il pourrait en coûter 12 000 à 15 000 € d’une édition originale du premier tirage de l’Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux (Paris, 1830), de Charles Nodier, en reliure de l’époque de maroquin bleu de Bauzonnet, comme d’un exemplaire de premier tirage de Paul et Virginie (Paris, 1838), de Bernardin de Saint-Pierre. Cette «perle des livres illustrés du XIXe siècle», selon Jules Brivois, est bien complète de toutes ses serpentes (le papier de soie destiné à protéger les gravures) et de la carte coloriée de l’île de France – actuelle île Maurice –, et a été enrichie entre autres de lettres autographes et d’une reliure de Marius Michel (voir photo page 29). Autre pépite de la collection est l’ensemble de neuf volumes grand in-8° issus du premier tirage des Français peints par eux-mêmes. Cette Encyclopédie morale du XIX
e siècle contient les planches en deux états, en noir et coloriées à l’époque, des couvertures ornées d’arabesques et de cartouches en or, le tout dans un très bel état de fraîcheur (8 000/10 000 €, voir photo page de gauche).
 

Scènes de la vie privée et publique des animaux. Études de mœurs contemporaines publiées sous la direction de M. P.-J. Stahl (Paris, 1842)
Scènes de la vie privée et publique des animaux. Études de mœurs contemporaines publiées sous la direction de M. P.-J. Stahl (Paris, 1842). Deux volumes in-8°, reliure de l’éditeur en chagrin vert, plats ornés de fers, deux frontispices et 199 planches hors texte gravées sur bois d’après Grandville. Estimation : 5 000/6 000 €


Graveurs et provenances
S’il est un illustrateur à l’honneur ici, c’est Jean-Jacques Grandville (1803-1847), dont l’œuvre s’apparente à un monde étrange que Baudelaire comparera plus tard à «un appartement où le désordre serait systématiquement organisé». Ses dessins fantastiques et zoomorphes – métamorphoses d’êtres humains, d’animaux et de plantes – lui valurent d’être revendiqué par les surréalistes… On tentera ici sa chance sur des exemplaires provenant de la famille de l’artiste, Les Fleurs animéesUn autre monde, Les Métamorphoses du jour… (de 2 000 à 8 000 €). Des textes de Molière, Las Cases, La Fontaine, Jules Janin, Cervantès, Eugène Sue, Rodolphe Töpffer, l’abbé Prévost, ou du prolifique chansonnier Pierre-Jean de Béranger se négocieront entre 200 et 3 000/4 000 €. Sans oublier les deux volumes, grand in-8°, des Scènes de la vie privée et publique des animaux en reliure d’éditeur Hetzel et Paulin ornée de scènes animalières et leurs 199 planches hors texte gravées d’après Grandville, pour lesquels 5 000/6 000 € sont demandés (voir photo ci-dessus). Les exemplaires ont appartenu à Michel Wittock. Si les provenances importaient peu à Pierre Collin, nombreux sont ses livres issus des bibliothèques Évrard de Rouvre, Victor Mercier, Antoine Vautier, René Descamps-Scrive, Henri Béraldi, Paul Villebœuf, Laurent Meeus, Sam Clapp ou Charles Asselineau, homme de lettres et critique d’art, ami fidèle de l’auteur des Fleurs du mal. À cette longue liste de bibliophiles s’ajoutera-t-il le nom de Pierre Collin ? Probablement, tant sa bibliothèque – dont une seconde partie, consacrée aux éditions originales, sera dispersée en 2022 – se distingue par «son homogénéité dans le beau», précise Patrice Rossignol. Tout est là ou presque des grands romantiques et des petits, exception faite des journaux et des grandes suites de gravures – dont la célèbre série des Robert Macaire passés à la postérité sous le crayon d’Honoré Daumier entre 1836 et 1838 –, le cadre fixé étant pour notre collectionneur celui du livre possédant titre et illustration. Un ouvrage manque à l’appel toutefois : La Peau de chagrin de 1838, première édition illustrée et chef-d’œuvre de la gravure sur acier in-texte. Pierre Collin n’avait jamais réussi à trouver ce roman d’Honoré de Balzac dans une édition qui le satisfasse. Il y a quelques mois, l’expert-libraire de la vente avait réussi à mettre la main sur l’un d’entre eux, et se faisait une joie de le lui proposer quand il apprit sa disparition…

jeudi 25 novembre 2021 - 14:00 - Live
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