Les largesses de Jules Porgès, diamantaire et collectionneur de la Belle époque

Le 13 mai 2021, par Laurence Mouillefarine

L’apparition merveilleuse à Drouot d’une rare plaque émaillée de la Renaissance donne envie d’en savoir plus sur le collectionneur qui l’acquit au XIXème siècle. En effet, Jules Porgès fut un diamantaire d’exception.

Jules Porgès, vers 1900.

Jules Porgès. Sans doute, ce nom ne vous évoque-t-il rien, et pourtant… Les automobilistes, qui franchissent le péage de Saint-Arnoult sur l’autoroute A 10 en direction de Paris, peuvent apercevoir au loin l’une de ses «folies» : un château de style néoclassique, édifié à la Belle Époque, qui se dresse sur la colline de Rochefort-en-Yvelines. Approchons-nous. Au pied de la demeure, un seul mot vous vient : mégalomanie. Né à Vienne en 1839, Yehuda Porgès, élevé à Prague, appartient à la bonne bourgeoisie juive de l’Empire austro-hongrois. Soucieux d’assimilation, il changera son prénom pour Julius, puis pour Jules à son arrivée à Paris, à l’âge de 18 ans. Son père est joaillier. Le jeune homme se lance dans le commerce et la taille des diamants. Malin, audacieux, le créateur de Jules Porgès & Cie est déjà un homme d’affaires prospère en 1866 lorsqu’un miracle secoue l’Afrique du Sud. La fillette d’un modeste fermier néerlandais, Daniel Jacobs, joue avec des cailloux ramassés dans une rivière, dont l’un, brillant au soleil, se révèlera être un diamant (il sera baptisé «Eurêka»). Au cours des années suivantes, d’autres filons sont découverts, notamment dans la région de Kimberley. C’est la ruée ! Les chercheurs accourent, les voyous se bousculent. On négocie un bout de terrain, on se met à creuser dans la plus grande pagaille et entre les échanges de coups de feu. Jules Porgès gamberge. Il sait combien la marge bénéficiaire est grande entre le diamant brut et la gemme taillée. S’approvisionner à la source, tel est le secret ! Il délègue en Afrique du Sud deux associés Alfred Beit et Julius Wernher, pour monter un comptoir d’achat. Des durs ! Porgès les y rejoint. Il n’achète plus seulement des pierres, mais des concessions et par dizaines. Ayant fondé la Compagnie française des mines de diamants du cap de Bonne-Espérance, cotée en Bourse, Jules règne bientôt sur un quart de la mine de Kimberley.
À en croire Jean-Jacques Richard, auteur d’un blog dédié aux «Bijoux et pierres précieuses», le chiffre d’affaires de Porgès représentait, alors, la moitié des ventes de diamants dans le monde 
! Petit génie. Dans les années 1880, ils ne sont plus que deux géants à contrôler les mines sud-africaines : notre homme et Cecil Rhodes, aventurier britannique – qui donnera son nom à l’état de Rhodésie. Celui-ci est un gourmand, un avide, un conquérant ; lui qui a déjà éliminé ses rivaux, rêve de fusionner avec Porgès. Pourquoi pas ? Afin de financer l’opération, ce dernier aurait convaincu les Rothschild d’entrer dans le capital de la future entreprise. Affaire conclue. De cette fusion est née la célébrissime De Beers Consolidated Mines. Jules, riche comme un puits, rentre en Europe. Dès qu’il apprend qu’on vient de découvrir de l’or dans la région de Witwatersand, il repart en Afrique du Sud. Cette fois, le magnat investit dans les mines aurifères, autre manne.

 

La salle de bal de l’hôtel particulier des Porgès, avenue Montaigne, avec le portrait de la maîtresse de maison par Raimundo de Madrazo, 1
La salle de bal de l’hôtel particulier des Porgès, avenue Montaigne, avec le portrait de la maîtresse de maison par Raimundo de Madrazo, 1892.

L’avenue Montaigne, sinon rien
À 52 ans, plein aux as, il se retire des affaires. Comment se distrait un multimilliardaire ? En dépensant ! Sa femme va l’y aider, heureusement. Mme Porgès, née Rose-Anne Wodianer, dite Anna, juive viennoise du meilleur milieu, quinze ans de moins que son époux, est d’une grande beauté, selon les chroniques de l’époque. Elle raffole du XVIIIe siècle français. Pour lui plaire, Jules lui fait construire un hôtel particulier, avenue Montaigne. Sur le terrain, qui s’étend du n° 14 au n° 18, se tient la maison pompéienne édifiée en 1856 pour le prince Napoléon, cousin de l’Empereur. Ni une, ni deux, on la démolit. La résidence des Porgès aura pour modèle le château d’Asnières, construit sous Louis XV. Le commanditaire en confie les travaux à Ernest Sanson, architecte du gratin, qui a déjà bâti nombre d’hôtels parisiens pour les Breteuil, les Broglie, les Ganay, les Voguë. Les Porgès jouent aux aristocrates. Un jardin à la française est conçu par Achille Duchêne, paysagiste à la mode, au nom prédestiné.

 

Le château de Rochefort-en-Yvelines, construit par l’architecte Charles Mewès d’après l’hôtel de Salm. © Chateauform -DR
Le château de Rochefort-en-Yvelines, construit par l’architecte Charles Mewès d’après l’hôtel de Salm.
© Chateauform -DR

Entre collections et réceptions
La demeure comporte, évidemment, une salle de bal. Dans la pièce, ornée de boiseries rococo, parade le portrait de la maîtresse des lieux, peint par l’Espagnol Madrazo. Madame Porgès se partage entre mondanités et bonnes œuvres. La presse relate le faste de ses réceptions. L’élégante, habillée par le couturier Jean-Philippe Worth, fière, accueille ses convives du haut d’un escalier de marbre. Lesquels sont priés d’admirer la Galerie des tableaux : Rembrandt, Van Dyck, Ruisdael, Rubens, Frans Hals… Jules Porgès collectionne la peinture flamande et hollandaise, mais aussi les bronzes, les ivoires, les émaux Haute Époque et Renaissance Il affectionne les ambiances sombres, les lourds velours. Son épouse, elle, préfère le siècle des Lumières, Nattier, Fragonard, Boucher, la légèreté ; elle s’entoure d’éventails, de boîtes en or, de dentelles... «Le couple illustre les deux tendances du goût à la fin du XIXe siècle», résume Alexandre de La Forest Divonne, commissaire-priseur associé à Me Coutau-Bégarie. Anne Porgès a une passion pour Marie-Antoinette, autrichienne comme elle, et guette les souvenirs ayant appartenu à la souveraine. Les ambitions des Porgès ne s’arrêtent pas là. Pour recevoir, ils veulent, également, une propriété à la campagne. Ce sera l’extravagant château de Rochefort-en-Yvelines, dont la première pierre est posée en 1899. Les travaux sont conduits par l’architecte Charles Mewès. Une star depuis qu’il a conçu, un an plus tôt, l’hôtel de César Ritz, place Vendôme. Cette fois, il s’agit d’une réplique de l’hôtel de Salm – actuel palais de la Légion d’honneur situé en face du musée d’Orsay. On s’inspire de l’édifice d’époque Louis XVI, mais en beaucoup plus somptueux, bien sûr. Le grand hall, à lui seul, mesure 600 m2 ! Si l’original présente une cour d’honneur d’inspiration gréco-romaine entourée d’un péristyle à colonnes, on ajoute une pièce d’eau d’un hectare… Le parc est creusé de spectaculaires cascades. L’argent coule à flots. Mais jusqu’à quand ?

 

La façade sur jardin de l’hôtel Porgès, d'après les plans les plans d’Ernest Sanson.
La façade sur jardin de l’hôtel Porgès, d'après les plans les plans d’Ernest Sanson.

La fin d’un rêve
Jules disparaît en 1921, inhumé dans le cimetière de Rochefort. Trois ans plus tard, sa veuve se sépare du domaine des Yvelines. Elle se doit de réduire la voilure. Leur fille unique, Henriette Hélène, surnommée «Elly», n’a pas hérité du goût de luxe de ses parents. Ayant épousé le marquis de La Ferté-Meun, elle vit, heureuse, en province. Le château de Rochefort change plusieurs fois de mains. En 1964, un moment de gloire : il sert de décor au film de Pierre Étaix, Yoyo. On y fait entrer un éléphant ! L’animal de cirque se sent comme chez lui. Aujourd’hui, la propriété abrite un club de golf et accueille des séminaires d’entreprises. Elle dispose de 91 chambres. C’est dire si ses commanditaires avaient vu grand... Les œuvres d’art, elles aussi, sont abandonnées. Hormis quelques objets auxquels Anne Porgès est attachée, telle la fameuse plaque émaillée de la Renaissance que propose à Drouot la maison Couteau-Bégarie (voir page 14 de La Gazette n° 15). Dès les années 1920, l’ensemble des collections est dispersé aux enchères, à Paris, Francfort, Londres. Quelques-uns de leurs trésors ressurgissent sur le marché ici et là. Dans le pedigree, le nom de Jules Porgés est souvent en bonne compagnie. On se souvient, ainsi, du tableau attribué à Watteau, scène de la comédie italienne, qui apparut à Drouot dans la collection de Paul-Louis Weiller, et qui figure à présent au musée Getty. Quant à l’hôtel particulier parisien, il connaît un plus triste sort. Il est vendu au décès d’Anna Porgès en 1937. Durant l’Occupation, les Allemands, comme d’habitude, construisent un blockhaus dans le jardin. La demeure sera rasée dans les années 1960 et remplacée par un immeuble. Le blockhaus, lui, a résisté.

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