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Les félins laqués de Jean Dunand, maître de l’art déco

Publié le , par Nicolas Bousser
Vente le 17 décembre 2021 - 15:00 (CET) - Salle 7 - Hôtel Drouot - 75009

Inédits, ces trois fauves ont été réalisés à un moment charnière de la carrière de Jean __TexteRechercheEnGrasDunandTexteRechercheEnGras__, et s’enorgueillissent de la rare combinaison de deux techniques de laque.

Jean Dunand (1877-1942), Trois léopards s’abreuvant, vers 1930, panneau en laque... Les félins laqués de Jean Dunand, maître de l’art déco
Jean Dunand (1877-1942), Trois léopards s’abreuvant, vers 1930, panneau en laque arrachée brune et laque bleue sur fond uni à la feuille d’or, cadre d’origine en laque chamois, 78 166 cm (87 175 cm avec le cadre).
Estimation : 60 000/80 000 €

Trois léopards s’abreuvent à un cours d’eau. Celui de gauche semble davantage préoccupé par une scène se déroulant hors champ. L’animal a-t-il repéré sa future proie ou songe-t-il à sa tranquillité bientôt retrouvée ? Jalousement gardé dans la famille pour laquelle il a été spécialement conçu par Jean Dunand, où il voisinait avec des œuvres de Paul Jouve et d’autres peintres animaliers, ce panneau en laque s’apprête à affronter pour la première fois le feu des enchères. Dans cette pièce, probablement réalisée vers 1930, le créateur montre une nouvelle fois toute l’étendue de son talent de conteur et de sa maîtrise du médium. Depuis sa rencontre avec le maître laqueur japonais Seizo Sugawara en 1912, Dunand a développé son savoir-faire, patiemment, méticuleusement. Laques brune et bleue composent les corps des félins, qui s’épanouissent sur un fond uni à la feuille d’or. Deux techniques ont ici été employées : la laque arrachée et la laque lisse. Et cette combinaison est chose rare dans son œuvre. Utilisée pour créer du relief et introduire un jeu sur les textures, la première est obtenue en appliquant sur la matière encore fraîche une spatule en bois, retirée ensuite de manière brusque. Ce mouvement produit une granulation de la surface, par la suite adoucie grâce à une étape de ponçage. Une méthode qui permet, par exemple, à l’artiste de représenter les taches des léopards. Dunand a également conçu le cadre entourant la composition, en laque chamois et or.
Le règne animal
L’œuvre s’inscrit dans une période faste de la carrière de Jean Dunand. À l’orée des années 1930, l’artiste, alors dans sa cinquantaine, reçoit d’importantes commandes publiques. Dès 1929, il travaille presque à temps plein à deux projets d’envergure : la conception de décors pour le vestibule du musée permanent des Colonies, édifice principal de l’Exposition coloniale devant se tenir deux ans plus tard dans le bois de Vincennes, et une partie de la décoration de ce qui se veut être le nouveau fleuron de la Compagnie de navigation Sud-Atlantique, le paquebot L’Atlantique. Ce dernier sera dévoré par les flammes le 5 janvier 1933. La leçon sera retenue et des matériaux incombustibles seront préférés en 1934 pour les ornements du Normandie, de la Compagnie générale transatlantique, temple flottant de l’art déco dont Dunand fera son chef-d’œuvre — au prix d’ailleurs de sa santé. Les panneaux créés à l’occasion de ces grandes réalisations accueillent un nombre significatif d’animaux exotiques, quand ceux-là n’en constituent pas le sujet principal, à l’image d’une des compositions conçues pour le palais de la Porte-Dorée, figurant deux éléphants d’Afrique dans un paysage de savane –aujourd’hui conservée dans les collections du musée du quai Branly. À l’époque, tigres, léopards ou encore zébus règnent en maîtres dans les œuvres décoratives. Les zoos deviennent des lieux de distraction populaire – celui de Vincennes ouvre ses portes en 1934 – et la Société des artistes animaliers, à laquelle le Muséum national d’histoire naturelle consacre une exposition la même année, tend à occuper une place de plus en plus importante. Ses membres sont exposés, obtiennent des bourses et emportent l’adhésion du public. Dunand, pour sa part, a orienté sa production vers les bêtes exotiques dès le milieu des années 1920, collaborant régulièrement avec l’artiste animalier Paul Jouve.
Du trio au solo
Le maître laqueur s’éloigne ici des compositions mêlant inspirations persane et japonisante, aux accents cubistes, pour opérer un virage stylistique et adopter une nouvelle orientation graphique, incarnée par une simplification des volumes et de la narration. En témoignent la ligne épurée comme la dimension anecdotique de cette scène aux trois léopards. Et cette direction plaît. Ce type de panneaux, résultant en majeure partie de commandes privées, connaît un fort succès et la demande ne faiblira pas jusqu’à sa mort en 1942. Vers 1935, il cherche à faire évoluer la recette, délaissant les représentations de groupe pour ne plus introduire qu’un animal par scène. Si certaines pièces produites dans son atelier sont similaires – on note ainsi plusieurs variantes du thème du léopard –, les œuvres ne sont jamais identiques. «Le côté artisanal et le caractère unique sont alors recherchés par les collectionneurs», confirme Amélie Marcilhac, experte de la vente. Le milieu de la mode compte pour beaucoup dans la clientèle de Dunand. Dès le début des années 1920, Jean-Philippe Worth, Charlotte Revil ou encore la modiste Madame Agnès font appel à sa main. Jeanne Lanvin, son amie, requiert son concours pour l’aménagement de certaines pièces de son hôtel particulier situé 16, rue Barbet-de-Jouy, à Paris, et Madeleine Vionnet le sollicite pour son appartement dans le 16e arrondissement, vers 1929-1930. Elle se laisse séduire notamment par une table à jeux cubique intégrant quatre fauteuils escamotables en bois laqué noir. Félix et Amélie Marcilhac répertorient un panneau produit dans les mêmes années par Dunand pour la grande couturière, à décor proche de trois fauves s’abreuvant, également en laque et laque arrachée. Il faisait partie de la vente Vionnet-Doucet, orchestrée en 1985 à Drouot le 31 mai. Il récoltait 305 000 F (84 000 € en valeur réactualisée). Reste à évoquer la griffe du créateur, apposée en bas à gauche de la scène, seul élément humain de cette narration animalière qui plaisait tant au public des années 1930. Une signature simple, sans fioriture, pour un artiste qui continue de montrer le caractère majeur de son œuvre dans la grande histoire des arts décoratifs.

vendredi 17 décembre 2021 - 15:00 (CET) - Live
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