Le trappeur insaisissable

Le 06 février 2020, par Caroline Legrand

De New York à Paris, Jean-Paul Riopelle a porté haut les couleurs de son Canada natal. Grâce à sa flamboyante abstraction, il compte parmi les artistes les plus importants de son époque. Une “nature” aussi à l’honneur à Lille.

Jean-Paul Riopelle (1923-2002), Sans titre, 1968, huile sur toile, n° 923-D.45 au dos, 27 22 cm (détail).
Estimation : 15 000/20 000 

C’est André Breton qui surnomma Jean-Paul Riopelle le «trappeur supérieur». Voilà bien défini cet homme venu des bois canadiens, si différent des intellectuels parisiens mais qui sut s’élever à un tout autre rang, en évitant les pièges afin de demeurer libre. Une liberté que sut chérir cet artiste désireux de ne jamais tomber dans la répétition et de toujours faire évoluer son travail. Aussi le marché de l’art peut-il être trompeur. Si ses grandes mosaïques des années 1953-1955 occupent en nombre les ventes aux enchères, elles ne sont pas représentatives de l’ensemble de la carrière de Riopelle. La preuve avec cette toile de 1968, dans laquelle ont totalement disparu ses tesselles de matière, travaillées à l’aide de la spatule ou du couteau, afin de leur offrir tout le relief et les effets chromatiques possibles. Mais demeure cette volonté de travailler la matière brute, sortie directement du tube. «Quand on se met devant une toile vierge pour peindre, on renie toutes les toiles qu’on a faites avant. Sinon, à quoi bon ?», disait-il. Riopelle effectue ainsi un véritable changement dans son travail suite à sa participation à la Biennale de Venise, en 1962 pour le Canada, et à la grande rétrospective de son œuvre organisée en 1963 par le musée des beaux-arts du Canada.
La nature renaît
Fort de la reconnaissance internationale, le peintre décide d’aller encore plus loin dans ses recherches picturales. Abandonnant peu à peu le all-over américain qu’il avait découvert grâce à son maître Paul-Émile Borduas puis, en 1946, lors d’une visite à New York, il adopte des couleurs plus claires et subtiles, dominées par ce blanc qui envahit bientôt la toile, telle la lumière inondant un paysage. Sa source d’inspiration est alors plus que jamais la nature – un thème comme une évidence pour ce Québécois si proche depuis toujours des grands espaces. Elle devient presque palpable dans cette pâte de plus en plus épaisse. Répertoriée au catalogue raisonné de l’artiste de 2014, cette peinture fut créée en France, mais partit bien vite aux États-Unis. Alors en effet, Jean-Paul Riopelle vit avec Joan Mitchell en France ; ils travaillent souvent près de Giverny, où l’influence de Claude Monet et de ses paysages si modernes, frôlant l’abstraction à la fin de la vie du maître, est encore si inspirante. Mais durant toute sa vie, Riopelle fit des allers-retours de chaque côté de l’Atlantique, tantôt pour retrouver son Canada – où il retournera d’ailleurs s’installer définitivement en 1990 – tantôt pour se rendre à New York, où il expose depuis le début de sa carrière. Cette toile porte ainsi un numéro d’inventaire de la galerie du fils d’Henri Matisse, Pierre, grand promoteur de l’art moderne outre-Atlantique, avec lequel Jean-Paul Riopelle travaille depuis les années 1950. Une peinture éprise de nature et de liberté voyageuse, à l’image de son créateur. 

samedi 15 février 2020 - 02:30
Lille - 14, rue des Jardins - 59000
Mercier & Cie
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