Le sculpteur Joseph Bernard à la Piscine de Roubaix

Le 13 juillet 2021, par Christophe Averty

Longtemps minorée voire oubliée, la statuaire de Joseph Bernard reprend vie à La Piscine. Un défi voluptueusement relevé.

Joseph Bernard (1866-1931), Les Deux Danseuses, 1912, bronze, famille Bernard Doutrelandt, en dépôt à la fondation de Coubertin.

Leur mouvement conquiert l’espace, leur modelé appelle la sensualité d’une caresse. Toutes les sculptures de Joseph Bernard s’animent d’un souffle saisissant, délicat, évident. Dans l’épure de lignes suaves, deux cents œuvres viennent réparer une amnésie de l’histoire. Précédemment présentés au musée Paul-Dini à Villefranche-sur-Saône, fief natal de l’artiste, marbres, bronzes, plâtres, dessins et aquarelles s’épanouissent à La Piscine de Roubaix dans la délicate et mouvante volupté de leurs formes stylisées. Habillé d’une douce lumière qui souligne avec subtilité ombres et mouvements, le parcours proposé au musée d’Art et d’Industrie André-Diligent ravive l’obsession d’un artiste solitaire pour lequel l’essence de la forme et de l’expression fut une quête constante. Pourtant, bien que l’historien de l’art et critique Élie Faure ait vu en lui l’égal d’Antoine Bourdelle et d’Aristide Maillol, le sculpteur n’aura pas goûté la fortune critique posthume de ses contemporains. La mémoire de son œuvre, entretenue à la fondation de Coubertin – qui conserve la moitié de sa production – et au musée des Années Trente – abritant le fonds d’atelier boulonnais de l’artiste –, permet aujourd’hui de lire les filiations, les affinités artistiques et l’évolution des recherches plastiques principalement menées avant la Première Guerre mondiale. Si le dessin de Bernard – ses aquarelles issues de collections particulières en témoignent – garde la grâce vibrante de Rodin, l’esprit symboliste qui l’anime l’émancipe du maître. Son Harmonie, nu masculin en torsion, est son « âge d’airain », dont Bernard souligne l’intériorité par le jeu de bras levés dans une gestuelle rappelant les Esclaves de Michel-Ange. Affranchi de ses influences, Bernard se libère de tout académisme, insufflant à la matière – entre sentiment et mouvement, enveloppe charnelle et intériorité – une synthèse, un esprit, une musique intérieure. Dans une veine plastique et spirituelle qui inspirera Duchamp-Villon, Archipenko ou Zadkine, Bernard développe une ligne aussi souple que robuste célébrée dès 1913, à New York, où l’Armory Show accueille sa frêle et lumineuse Jeune fille à la cruche. Des Rockefeller à Édouard Herriot, collectionneurs et commanditaires seront sensibles à son aspiration plastique novatrice, exempte d’anecdotes. Ici, la représentation n’est plus une fin, la matière prévaut. La taille directe en est l’outil au service de l’expression, de l’équilibre et du rythme des volumes. Ainsi peut-on lire dans la Porteuse d’eau et les Bacchantes, présentées dans les différentes étapes de leur production, ce jeu mouvant où coule et triomphe la lumière. À ce pilier trop discret de la sculpture moderne, plus attaché à l’intimité de son atelier qu’à la gloire, il fallait une redécouverte à sa mesure. Après le musée Paul-Dini, qui a exploré la genèse de ses œuvres emblématiques, La Piscine souligne son dessin symboliste et ses apports aux arts décoratifs. Un double hommage pour ce maillon essentiel de l’histoire de la sculpture française, dont la dernière rétrospective eut lieu à la fondation Gulbenkian à Lisbonne, en 1992. 

«Joseph Bernard (1866-1931). De pierre et de volupté»,
La Piscine 
musée d’Art et d’Industrie André-Diligent, 
23, rue de l’Espérance, Roubaix (59), tél. 
: 03 20 69 23 60.
Jusqu’au 5 septembre 2021.
www.roubaix-lapiscine.com
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne