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Le Sacré-Cœur, une affaire classée

Le 15 avril 2021, par Marie-Laure Castelnau

Cent ans. Il aura fallu attendre cent longues années avant que la basilique de Montmartre soit en passe d’être classée aux monuments historiques. L’heure de la reconnaissance a enfin sonné.

Le Sacré-Cœur, une affaire classée
La basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, vue du square Louise-Michel.
© Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre / Sophie Lloyd

Elle a longtemps souffert d’une forme de discrédit. Sa silhouette était jugée trop massive, lourde, boursoufflée, et lui a valu les surnoms peu plaisants de «chou à la crème» ou de «meringue de la Butte». L’histoire de la basilique du Sacré-Cœur est mouvementée, comme celle de la France. Aussi incroyable soit-il, ce monument, pourtant emblématique de la capitale et son deuxième site le plus fréquenté après Notre-Dame – avec onze millions de visiteurs par an –, n’était jusqu’à aujourd’hui pas inscrit au titre des monuments historiques. Cent un ans après sa consécration, l’heure de la reconnaissance a enfin sonné : le 13 octobre 2020, la Commission régionale du patrimoine et de l’architecture a rendu à l’unanimité un avis favorable à l’inscription de la basilique à l’inventaire des monuments historiques. Il était nécessaire de «donner à cet édifice la considération qu’il mérite au regard de sa qualité architecturale», souligne Laurent Roturier, directeur régional des affaires culturelles d’Ile-de-France. Cette opération est intervenue dans le cadre d’une campagne plus générale menée depuis huit ans par la DRAC, en partenariat avec la Ville de Paris, qui a abouti à la protection de dix-huit églises parisiennes. La décision en faveur du Sacré-Cœur a été largement soutenue par l’État. Roselyne Bachelot, ministre de la Culture, a indiqué qu’il ne s’agissait que d’une «première étape vers son classement». La prochaine commission devra apprécier le rayonnement national de l’édifice, ce qui semble assuré. Cette inscription aux monuments historiques est synonyme de protection : toute modification sera désormais soumise au regard de la puissance publique et devra être menée par un architecte en chef des monuments historiques ou un architecte du patrimoine. Elle permet aussi de recevoir des subventions nationales.
 

Sous la coupole centrale, l’ange de la Passion.© Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre / Sophie Lloyd 
Sous la coupole centrale, l’ange de la Passion.
© Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre / Sophie Lloyd
 

Une position symbolique
On peut se demander pourquoi le classement d'un tel édifice attirant des touristes du monde entier est si tardif. «Il faut y voir le signe d’une lente reconnaissance de l’architecture du XIXe siècle», invoque Laurent Roturier. Mais il y a d’autres raisons, comme «un mépris pour les grandes églises démonstratives de la rechristianisation», selon l’historien Alexandre Gady. Afin d’obtenir le sésame, l’appréciation esthétique n’entre pas en jeu : l’inscription marque en fait l’intérêt d’une qualité architecturale qui mérite d’être protégée. «Elle s’évalue sur la valeur d’art et d’histoire», précise Antoine-Marie Préaut, chef du service de la conservation régionale des monuments historiques. Avec toute son équipe, il a recensé l’ensemble des arguments qui ont plaidé en faveur de cette distinction : l’originalité du style, devenu une sorte de manifeste de l’éclectisme sur les chantiers religieux de la première moitié du XXe siècle ; la variété et la qualité de l’architecture, reconnues par tous les spécialistes ; le nombre d’artistes recrutés, près de soixante, nourris de l’évolution de différents courants artistiques, un peu comme la Sagrada Família à Barcelone. «Ainsi, c’est tout l’édifice qui a été retenu, mais aussi sa position symbolique sur une colline et les jardins qui l’entourent, car ils participent à sa mise en valeur», ajoute Laurent Roturier. Au-delà de la dimension artistique, la valeur historique du monument, né d’un vœu national et financé par une souscription inédite, était évidente.
Souscription nationale
Deux beaux-frères de la haute société, Alexandre Legentil et Hubert Rohault de Fleury, sont à l’origine de l’ouvrage. Ils formulent en 1870 un vœu : édifier un sanctuaire consacré au Sacré-Cœur de Jésus afin de sauver la France après les ravages de la défaite contre la Prusse, mais aussi de délivrer le pape prisonnier dans la Cité du Vatican. Ce texte du Vœu national est aujourd’hui gravé sur une plaque de marbre dans l’édifice. L’appel des deux hommes est bientôt soutenu par le monde politique et l’Église. Pour le choix du lieu, différentes options sont envisagées, mais en 1872 l’archevêque de Paris Mgr Guibert, venu sur la colline de Montmartre, est frappé par la beauté du site au lever du soleil : «C’est ici que sont les martyrs, c’est ici que le Sacré-Cœur doit régner […]. Au sommet de la colline où le christianisme prit naissance parmi nous, c’est dans le sang de nos premiers apôtres que doit s’élever ce monument». C’est en effet sur cette butte qu’au IIIe siècle le premier évêque de Paris, saint Denis, et ses compagnons furent mis à mort. La légende veut que le saint ait ramassé sa tête, l’ait lavée à une fontaine et ait poursuivi son chemin jusqu’à la ville actuelle de Saint-Denis. L’endroit prend alors le nom de «mons Martyrum», le «mont des Martyrs», et devient un lieu de pèlerinage. Le 25 juillet 1873, l’Assemblée nationale vote la loi spéciale déclarant le projet d’utilité publique. Son financement est rendu possible grâce à la générosité des fidèles. «Il y a eu un élan spirituel et matériel inédit avec dix millions de donateurs, à 80 % laïcs», relève le père Stéphane Esclef, recteur de la basilique. Leurs initiales et parfois leurs noms complets ont été gravés sur certaines pierres à l’intérieur du bâtiment. Avec près de 46 millions de francs de l’époque, récoltés en près de cinquante ans, il s’agit de la plus grosse souscription nationale du XIXe siècle. Le concours public pour le projet architectural est remporté par Paul Abadie en 1874, parmi quatre-vingt-sept concurrents : la première pierre est posée le 16 juin 1875. Après sa mort en 1884, six autres architectes se succèdent pour mener à bien la construction. Couverte de cinq coupoles qui lui donnent l’aspect d’un plan centré, la nef est élevée à partir de 1881 et les façades achevées près de dix ans plus tard. Inaugurée le 5 juin 1891 par Mgr Richard, cardinal-archevêque de Paris, puis consacrée en octobre 1919, elle n’est définitivement achevée qu’en 1935.

 

Le chœur et les stalles de la basilique. © Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre / Sophie Lloyd
Le chœur et les stalles de la basilique.
© Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre / Sophie Lloyd

Remarquable par sa blancheur
Haut de 91 mètres et long de 85, le monument est imposant. Imaginé par Paul Abadie dans le style romano-byzantin, il présente une silhouette étonnante avec sa série de coupoles, et rappelle Sainte-Sophie d’Istanbul. À l’intérieur, des murs aux vitraux, en passant par l’orgue — classé monument historique — et le puits de lumière inspiré de celui de Saint-Pierre de Rome, le décor est inégalement réparti au gré des souscriptions. Mais ce qui attire avant tout le regard, c’est la spectaculaire composition, achevée en 1923, qui trône au-dessus de l’autel. Avec ses quelque 500 mètres carrés et soixante tonnes, celle-ci, dessinée par Luc-Olivier Merson, est l’une des plus grandes mosaïques du monde. Conçue dans le sillage de la redécouverte de la technique et de son application à de grands édifices publics – dont le premier fut l’Opéra Garnier –, elle représente le Christ, les bras grands ouverts et laissant voir un cœur d’or. «Le temps était venu non pas des cathédrales, mais de cette basilique !», conclut Laurent Roturier. Elle est unique et remarquable par sa blancheur, son auteur ayant sélectionné cette même pierre des carrières de Château-Landon qui a servi à bâtir l’Arc de triomphe et le pont Alexandre-III. Sa particularité ? «Autonettoyante», plaisante le recteur de la basilique, car elle se régénère et blanchit à l’eau de pluie. Ainsi sa visibilité étincelante lui permet-elle de rayonner sur toute la capitale, et au-delà.

à voir
Basilique du Sacré-Cœur de Montmartre,
35, rue du Chevalier-de-La Barre, Paris XVIIIe, tél. : 01 53 41 89 00,
www.sacre-coeur-montmartre.com

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