Le mystère Hopper à la fondation Beyeler

Le 11 février 2020, par Valentin Grivet

Comme ses tableaux de figures, ses paysages fascinent par leur étrangeté. La fondation Beyeler, à Bâle, réunit soixante-cinq œuvres du peintre américain.

Edward Hopper, Cape Cod Morning, 1950, huile sur toile, 86,7 102,3 cm (détail). Washington, Smithsonian American Art Museum, don de la Sara Roby Foundation.
© Heirs of Josephine Hopper/2019, ProLitteris, Zurich. Photo : Smithsonian American Art Museum, Gene Young

Si on pouvait le dire avec des mots, il n’y aurait aucune raison de peindre», disait Edward Hopper (1882-1967), peintre du silence dont chaque image, si simple en apparence, est un mystère. La plupart des expositions lui ayant été consacrées jusqu’ici – notamment la rétrospective organisée au Grand Palais, à Paris, à l’hiver 2012 – s’intéressaient principalement à ses tableaux de figures, solitaires et mélancoliques. À l’exception de quelques toiles où apparaissent des personnages – la femme en robe légère se tenant sur le pas de la porte de High Noon ou celle de Cape Cod Morning, scrutant l’horizon depuis son bow-window –, l’accrochage de la fondation Beyeler fait la part belle aux paysages purs. Particulièrement pertinente, la sélection opère un juste équilibre entre les grandes icônes (Lighthouse Hill, Gas…) et des œuvres rarement montrées, comme The Bootleggers, prêtée par le Currier Museum of Art (Manchester, New Hampshire), ou The Lee Shore, provenant d’une collection privée. En huit salles, le parcours rassemble une trentaine de peintures à l’huile, qu’accompagne un remarquable ensemble de dessins, d’esquisses et – surtout – d’aquarelles, simples pochades produites sur le motif ou compositions très abouties réalisées en atelier.
Cet Américain de la côte 
Est a le goût des grands espaces, de la mer et des plaines verdoyantes du cap Cod, où il prend l’habitude à partir de 1934 de passer l’été avec son épouse, Jo. Il représente rarement une nature vierge : phares, poteaux télégraphiques, stations-service, routes, rails de chemin de fer, fermes isolées ou maisons de bois aux façades d’un blanc immaculé montrent l’intervention de l’homme, pourtant absent. Si l’on assimile souvent son œuvre au réalisme, l’intensité et l’étrangeté de ses images naissent d’un subtil décalage qu’il prend soin d’opérer. Tout semble vrai mais, en fin de compte, rien ne l’est. Chaque paysage résulte d’une recomposition mentale, d’une vision intérieure. «Mon objectif, en peinture, a toujours été la transcription la plus exacte possible de mes impressions les plus intimes de la nature», disait-il. Hopper a le sens des cadrages – éminemment photographiques dans les effets de plongée ou de contre-plongée –, de la couleur et surtout, de la lumière. C’est elle qui structure les compositions par des ombres appuyées, qui sculpte les volumes et découpe l’architecture. On lui doit aussi cette atmosphère inquiétante, cette tension qui s’insinue jusque dans les paysages les plus tranquilles. L’univers d’Hopper n’a cessé de fasciner les cinéastes, d’Alfred Hitchcock – voir la maison de Psychose (1960), directement inspirée de celle de House by the Railroad (1925) – à David Lynch et Wim Wenders. À la demande de la fondation Beyeler, ce dernier a réalisé un film inédit de quatorze minutes, projeté en fin de parcours. Plaisant mais un peu vain, Two or Three Things I Know about Edward Hopper donne vie à certains personnages, croisés dans les tableaux les plus emblématiques du peintre. L’idée n’est pas nouvelle puisqu’elle figurait déjà dans Shirley, Visions of Reality de Gustav Deutsch, sorti en 2013. Malgré l’immense talent du cinéaste, ce court-métrage en 3D dépasse rarement l’exercice de style, à l’exception de la scène envoûtante de la station-service, où Wenders parvient à créer une vraie émotion, en proposant un début de fiction autour de trois personnages. Libre à chacun d’en imaginer la suite…

«Edward Hopper»,
fondation Beyeler, 77, 
Baselstrasse, Bâle, tél. : +41 (0)61 645 97 19.
Jusqu’au 17 mai 2020.
www.fondationbeyeler.ch
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne