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Le musée Singer Laren aux Pays-Bas

Publié le , par Harry Kampianne

La collection Anna et William Singer comptait plus de trois mille œuvres acquises entre 1900 et 1940. Elle est aujourd’hui abritée dans un lieu ouvert au public, liant salle de concert et espace d’exposition : le musée Singer Laren, aux Pays-Bas.

Dans le jardin de sculptures du musée Singer Laren, Mask II, bronze de Pépé Grégoire... Le musée Singer Laren aux Pays-Bas
Dans le jardin de sculptures du musée Singer Laren, Mask II, bronze de Pépé Grégoire (né en 1950) de 2003, acquis avec l’aide des amis du musée.
© Singer Laren

Lorsque l’Américain William Henry Singer Jr (1868-1943) épouse en 1895 Anna Spencer Brugh (1878-1962), celui-ci, bien que destiné à reprendre l’entreprise familiale dirigée par son père – un magnat de l’acier –, décide de suivre une carrière d’artiste. Formé à la Pittsburgh School of Design et fort d’encouragements pour ses tableaux de paysages sombres et tourmentés, il se rend au printemps 1901 à Paris pour étudier les maîtres français. Mais l’engouement pour la peinture hollandaise du XVIIe siècle et ses successeurs de l’école de La Haye pousse le couple à s’installer l’année suivante à Laren : un village boisé parsemé de vastes champs de bruyère, situé à une trentaine de kilomètres à l’est d’Amsterdam, où régnait il y a un peu plus de cent ans une effervescence artistique grâce aux peintres, sculpteurs, écrivains, danseurs, modèles, et que certains critiques d’art baptisèrent «la Colonie» (Die Kolonie).
 

Jan Sluijters (1881-1957), Portrait de Greet Van Cooten, 1910, huile sur toile, 41 x 33 cm, Singer Laren, don de la collection Nardinc. ©
Jan Sluijters (1881-1957), Portrait de Greet Van Cooten, 1910, huile sur toile, 41 x 33 cm, Singer Laren, don de la collection Nardinc.
© Singer Laren

William Henry Singer découvre leurs œuvres en 1911, et en particulier celles d’Anton Mauve (1938-1888), qui contribua à la notoriété de cette école par ses paysages champêtres et ses scènes pastorales. C’est également à Laren, entre 1915 et 1919, que Piet Mondrian composa ses premières abstractions géométriques et participa aux recherches picturales du mouvement De Stijl, initié en 1917 par Theo Van Doesburg. Mais il faudra attendre plus d’un siècle avant qu’une fondation, créée en 1981 par les héritiers des peintres Jacob et Willem Dooyewaard, rachète et restaure trois de ces ateliers – dont celui de Mondrian –, devenus aujourd’hui des espaces de travail et des résidences d’artistes. Dans un premier temps, la collection des Singer fut essentiellement axée sur des œuvres figuratives assez traditionnelles. Celles-ci furent acquises au cours de leurs voyages, notamment à Olden et Bergen en Norvège, mais aussi à Barbizon, où leur intérêt se porta sur Camille Corot, Charles-François Daubigny, Jean-François Millet, Eugène Boudin, ainsi qu’Henri Le Sidaner, avec qui ils nouèrent une profonde amitié. Pour Jan Rudolph de Lorm, directeur du musée, « l’école de Laren s’est inspirée du modèle de Barbizon, connu à l’époque pour ses artistes retrouvant l’authenticité d’une nature rustique et sauvage, loin de l’industrialisation des grandes villes. Beaucoup de peintres issus de l’école de La Haye avaient le même souhait, fuir les débuts de l’urbanisation et retrouver la vie d’avant. Il y a cent ans, Laren était l’endroit idéal : pas d’industries, juste des champs et quelques fermiers très pauvres. Les artistes ont commencé à venir en masse, tels William Singer et son épouse en 1902, qui, après un séjour de quelques années à New York, allaient revenir en 1911 pour rejoindre la "Colonie" de peintres déjà installés à Laren, dont beaucoup exportaient déjà leurs œuvres aux États-Unis. L’école de Barbizon a eu un grand rôle sur les débuts de l’impressionnisme en Hollande. »


En 1954, Anna Singer décide de préserver la collection de son époux, disparu onze ans plus tôt, en créant la Singer Memorial Foundation. En 1956, la villa De Wilde Zwanen («Les Cygnes sauvages»), dans laquelle ils avaient emménagé en 1911, est rénovée et agrandie afin d’y accueillir un musée et une salle de concert. Dès lors, Anna Singer n’aura de cesse, jusqu’à son décès en 1962, d’étoffer ce fonds artistique. Du vivant de son mari déjà, elle s’était rendue seule au musée Rodin à Paris et avait rapporté trois œuvres du sculpteur Le Penseur, Ève et Tête de la Douleur. Depuis, la Singer Memorial Foundation mène une politique d’acquisition axée sur les legs, les donations ou les dépôts. «Ils constituent environ 90 % de nos acquisitions, précise Jan Rudolph de Lorm, et se portent en grande partie sur l’art néerlandais. Il y a quelques années, nous avons également obtenu par donation un Max Beckmann et un Max Liebermann. Le Singer Laren est avant tout un musée privé vivant essentiellement grâce aux mécènes, parfois d’une bourse du gouvernement. Pour le rebâtir et construire la nouvelle aile, nous avons recueilli 18 M€ de mécénat, ce qui est plutôt rare pour un musée en Hollande». Dans un premier temps, la collection a été principalement enrichie d’œuvres d’artistes de La Haye, dont Jacob Maris et Johan Hendrik Weissenbruch, d’impressionnistes amstellodamois, tels George Hendrik Breitner et Willem Witsen, et des expressionnistes Else Berg, Johan Dijkstra et Herman Kruder. Bon nombre de donateurs se sont employés à l’étoffer. Par exemple, beaucoup d’œuvres de Ferdinand Hart Nibbrig ont été offertes par ses héritiers. Une toile de Raoul Dufy de 1907, Coup de vent (Pêcheurs à la ligne), a également rejoint l’ensemble grâce à la générosité de l’ex-groupe américain Sara Lee Corporation. En 2015, Renée Smithuis, ancienne marchande d’art et collectionneuse, a quant à elle fait don à l’établissement de peintures de l’école de Bergen, ainsi que d’un grand nombre d’œuvres néerlandaises, dont plusieurs toiles issues du mouvement De Ploeg de Groningue.
 

© Jan Buteijn
© Jan Buteijn

Découvrir l’art hollandais
Le musée a toutefois eu besoin d’être repensé dans l’aménagement de ses espaces et son architecture. Un appel d’offres a été organisé, remporté en 2012 par les cabinets KRFT Architects et Sanne Oomen. Cinq ans plus tard, lors de son ouverture en 2017, il a bénéficié d’une extension de 500 mètres carrés comprenant cinq nouvelles salles : une réception, un restaurant, une boutique, le tout contigu à un luxuriant jardin abritant des sculptures contemporaines. Jan Rudolph de Lorm y voit l’occasion d’enrichir l’historique de la «Colonie» d’art à Laren. «Face à la déferlante des impressionnistes néerlandais inspirés de Barbizon, il y a eu un rejet orchestré par une nouvelle avant-garde se faisant appeler les luministes, courant artistique à la fois belge, néerlandais et espagnol.
Jan Toorop, Jan Sluijters et Piet Mondrian s’y sont illustrés un temps avec leurs œuvres de jeunesse pointillistes. Je souhaiterais mettre en avant cette deuxième génération d’artistes qui a eu une énorme influence sur la Colonie. Cet été, nous avons exposé la collection Nardinc, composée d’une centaine d’œuvres de modernistes hollandais, dont une quarantaine de Jan Sluijters. Une donation de Mme 
Els Blokker avait déjà été présentée en mars lors de l’inauguration de la nouvelle aile en présence de la princesse Beatrix. En septembre, nous allons également commencer une présentation permanente, avec un roulement tous les neuf mois, sur le développement de l’impressionnisme et du modernisme hollandais. J’ai l’ambition de faire tourner cette collection en Europe : le musée de Montmartre à Paris serait d’ailleurs intéressé. Et puis, j’aimerais instaurer des séries d’expositions de quatre mois. Début 2023, nous prévoyons de présenter les débuts de Van Dongen, entre 1895 et 1915. C’est le Van Dongen brutal, fauve et original que j’aime. Nous possédons déjà deux de ses œuvres et collaborons sur ce projet avec Anita Hopmans, autrice du catalogue raisonné, ainsi que le musée Boijmans à Rotterdam. Mon souhait serait enfin d’obtenir un Mondrian, surtout de sa période luministe. Nous n’avons aucune œuvre de lui… Peut-être au hasard d’une donation, sait-on jamais ! Je pense sincèrement que pour les Français, le musée Singer Laren pourrait être à l’avenir une petite perle pour découvrir l’art hollandais.»

à voir
«Impressionnisme et modernisme aux Pays-Bas», jusqu’au 31 décembre 2022,
«La nouvelle femme», du 13 septembre 2022 au 8 janvier 2023,
«Kees Van Dongen», du 17 janvier au 7 mai 2023,
Singer Museum, Oude Drift 1, Laren, Pays-Bas, tél. : + 31 35 539 3939,
www.singerlaren.nl.
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