Le marché tenté par le clair-obscur

Le 22 octobre 2020, par Vincent Noce

 

Ce que vous voyez sur ces écrans, c’est le futur des ventes aux enchères !», s’exclamait Oliver Barker, le président de Sotheby’s Europe, à l’ouverture de la vente on line «de Rembrandt à Richter», suivie par 150 000 personnes à travers le monde en juillet dernier. Il est permis de douter. De même que le théâtre ou l’opéra ne sauraient se réduire à des événements connectés, la vente aux enchères ne peut sans dommage abandonner la part de féerie qui la distingue du commerce. Il nous faudrait un Pierre Bourdieu pour commenter les «distinctions», culturelles et symboliques, entre l’atmosphère feutrée d’une galerie classique, la magie quotidienne de Drouot, la fébrilité d’une foire d’art contemporain, le bric-à-brac du déballage d’une ferme, une vente à l’encan de bestiaux au Texas et le show mondain d’une dispersion de prestige à Manhattan. Même avec le handicap des contingences du moment, rien ne remplace la découverte de l’objet de désir, l’attente de son entrée en scène, l’excitation de la criée suivie par la jubilation ou la déconvenue momentanée. N’en déplaise aux oracles des multinationales, le monde de l’art vit de spectacle. La «déception» exprimée par le président de la Biennale après sa vente on line avec Christie’s, conclue sur 77 % d’invendus, vient encore de le confirmer. Le marché de l’art pourrait-il se passer de cette théâtralité, pratiquée depuis l’Antiquité ? À ce stade, ce n’est pas ce que disent les chiffres qui sont si chers à ces managers. Atteignant 285 M$, les ventes en ligne de Sotheby’s ont certes plus que quintuplé dans les sept premiers mois de l’année et il est encore difficile de mesurer les espoirs qui peuvent naître de la distribution des articles de luxe.

La progression des ventes virtuelles et des cessions privées risque de faire passer une bonne partie de l’activité dans la pénombre.

Mais cette progression, même ajoutée à celle des cessions privées (575 M$), ne compense que très partiellement la chute de revenu des séances classiques, qui ont dégringolé de 42 % sur la même période pour finir à 1,6 Md$. Sans les paillettes et le sens de l’opportunité qu’offre une vacation dans une salle comble, «ce contexte n’est pas très attractif pour les collectionneurs qui voudraient se séparer de leurs œuvres les plus précieuses», fait observer Scott Reyburn, collaborateur du New York Times, dans une tribune publiée par The Art Newspaper. «Le monde de l’art est fondé sur l’événementiel, il lui faudrait inventer de nouveaux procédés s’il ne veut pas devenir un marché de l’occasion», résume Anders Petterson, le créateur du cabinet d’études ArtTactic. Aussi n’y a-t-il rien de plus naturel que la défiance qu’inspirent les ventes sur Internet. Il faudrait que les maisons de ventes fassent un sérieux effort dans la rédaction de leurs condition reports pour conforter leur clientèle. Dans certains cas, les organisateurs envoient une conférence vidéo de l’expert pour tout document attestant de l’état du bien proposé. La rumeur qu’un des tableaux les plus importants vendus cette année était au tiers repeint – «détail» qui n’apparaissait pas dans le catalogue en ligne – ne peut les rassurer. La progression des ventes virtuelles et des cessions privées risque ainsi de faire passer une bonne partie de l’activité des grandes maisons dans la pénombre. Des détournements d’un Premier ministre malaisien aux manœuvres des proches de Poutine, le manque de régulation de ce secteur a déjà entraîné une cascade de scandales de blanchiment. Profiter de cette période pour gagner de l’argent à courte vue sans scrupule finirait par saper la confiance qui devrait être le moteur du marché au moment de sa reprise. 

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